Janine était la femme d'André, critique à Arts, auteur de quelques ouvrages théoriques fondamentaux (Qu'est-ce que le cinéma ?), cofondateur des Cahiers du cinéma et figure paternelle de la Nouvelle vague via Truffaut ; Janine était restée dans l'ombre jusqu'à la disparition d'André. Je l'ai peu rencontrée mais la création du festival Entrevues, en 1986, était, à mes yeux, pour elle, une façon de garder vivante non seulement une idée (haute) du cinéma mais aussi une action. Encourager les cinéastes, les révéler et les mettre au contact du public. Notamment quand les oeuvres, trop étranges, trop intimes ou trop expérimentales se voient écarter des circuits de diffusion traditionnels -et on rêve que la vod puisse trouver son équilibre en creusant le même sillon.

A Belfort, le geste s'est perpétué. Avec Bernard Bénoliel, puis,  aujourd'hui, avec Catherine Bizern. Et le geste s'amplifie. Avec, par exemple, cette année, une aide concrète donnée à des films pas encore terminés, auxquels un jury décide de donner un coup de main. Les festivals n'en finissent donc plus d'évoluer. Ils ne sont plus seulement des vitrines et des lieux d'échanges,  intellectuels et commerciaux, mais des lieux où l'on prend soin du cinéma avant même que les projets ne soient arrivés à leur terme. C'est le rôle de la Cinéfondation du Festival de Cannes, et les Rencontres d'Amérique latine de Toulouse ou le Festival de Mannheim, d'où nous revenons, font de même. Belfort perpetue ces efforts, et les “entrevues” n'ont ainsi jamais mieux porté leur nom. Entre les images vues, le monde s'agite.  Il devient réconfortant d'aimer le cinéma à Belfort. Et d'y voir, de façon inopinée, le premier court-métrage (1966) de Louis Skorecki, invisible depuis plus de dix ans.

Les pieds dans les nuages (et la tête dans la lune)  allait fort mal dans ses boites rouillées jusqu'à ce que la Cinémathèque française s'empare de sa restauration. Un beau film court, sur le toit d'un immeuble parisien, devenu terrain de jeu, amoureux et suicidaire, terrasse des sentiments où la musique classique pèse comme un ciel et où soudain, le silence absolu accompagne le plus profond des regards. Un regard où l'on entend Le Vent de Sjöstrom. Et un coeur s'arrêter de battre. La  tempête. Un souffle de grâce. Ce jeune couple qui jouait pour nous le marivaudage de la beauté et de la tristesse, bientôt s'évanouit. La pluie tombe sur le toit. Gouttes sur la caméra. Pleure le cinéma.

Philippe Piazzo