Quel a été votre parcours avant de réaliser It Felt Like Love ?
J’ai commencé à New York, en mettant en scène des petites pièces pour un théâtre marginal, éloigné des conventions. J’y ai découvert un intérêt pour la réalisation qui s’est vite transformé en passion. Peu à peu mon enthousiasme pour le théâtre a décliné au profit du cinéma. J’ai toujours aimé le cinéma indépendant mais j’étais intimidée par l’aspect technique de la réalisation. Aussi, bien que n’ayant jamais réalisé de films ni écrit le moindre scénario, j’ai décidé d’aller étudier au California Institut of the Arts. Mon travail s’est vite trouvé influencé par les valeurs et les idées de cette institution comme l’importance de l’environnement sur le récit, le réalisme et un parti pris bressonien dans la direction d’acteurs. A l’école je fréquentais beaucoup d’étudiants étrangers qui tous ancraient leur récit dans leur pays d’origine. Cela m’a conduit à revenir vers mes propres origines, Brooklyn, et tenter d’y puiser de nouvelles sensations afin de proposer, dans mes histoires, une nouvelle vision de New York.
L’accueil qu’a reçu mon film d’étude, Forever's Gonna Start Tonight, m’a vraiment encouragée pour la réalisation de mon premier long métrage. J’ai essayé de conceptualiser It Felt Like Love de la même manière, autant esthétiquement que thématiquement. Les deux films montrent la nature invincible et vulnérable des jeunes adolescentes, et mettent en avant les quartiers du sud de Brooklyn. Je me suis aussi inspirée de mon enfance et de celle des personnes avec qui j’ai grandi pour écrire les deux scénarios.
Quelle est la genèse de l’histoire, comment s’est déroulé l’écriture du scénario ?
J’ai mis un an à écrire l’histoire de cette jeune adolescente, qui au cours d’un été de désoeuvrement, met tout en oeuvre pour se rapprocher d’un garçon qu’elle rencontre à la plage, et dont elle pense tomber amoureuse. Je voulais écrire l’histoire d’une jeune fille désespérée voulant à tout prix vivre de nouvelles expériences, y compris sexuelles. J’aime mon personnage principal, il a une âme. Il est une extension de mes propres peurs. C’est ce qui m’a donné envie de faire le film. Ensuite, lorsqu’on a commencé le casting avec toutes les jeunes actrices, elles étaient effrayées par le personnage et le trouvaient démoralisant. Je ne savais que répondre, les versions antérieures du scénario étant tellement plus extrêmes ! Je pense qu’il était nécessaire de pousser les limites aussi loin que possible car je savais qu’on pourrait toujours faire machine arrière.
Vous avez choisi de travailler avec des acteurs non professionnels. Pouvez-vous nous dire comment s’est déroulé le casting ?
J’aime découvrir les gens durant les castings. C’est excitant. Le temps passé à ce casting sauvage m’a aidée à me documenter pour enrichir le scénario. Il m’a permis de me renseigner sur les styles vestimentaires, la musique, les centres d’intérêts et le vocabulaire argotique de cette génération. Bien sûr, j’ai également auditionné des enfants faisant partie d’agences d’acteurs, mais c’est l’approche non traditionnelle qui a porté ses fruits. On ne se sent pas obligé de faire intervenir des acteurs professionnels lorsqu’on travaille avec de jeunes adultes. Afin de trouver mes adolescentes, j’ai assisté à des pièces de théâtre dans des lycées et des cours de danse de Brooklyn et j’ai rencontré quelques élèves de mon ancien lycée, le Edward R. Murrow. J’ai aussi trainé dans des parcs isolés de Brooklyn où j’observais des garçons jouer au handball et je les ai filmés avec mon téléphone portable.
Je ne ressens pas le besoin de travailler avec des personnes ayant de l’expérience ou poursuivant une carrière d’acteur. Je pense que n’importe qui peut jouer dans un film, il suffit d’avoir les mêmes atouts que le personnage. Pour le rôle de Lila, je n’avais pas de critères particuliers, je cherchais seulement quelqu’un qui reflétait une grande vulnérabilité.
Dans votre travail de mise en scène, comment avez-vous travaillé avec ces acteurs ?
J’ai choisi de ne pas faire de répétition au sens traditionnel du terme pour ce film. J’ai senti qu’il était plus crucial pour les acteurs de passer du temps ensemble avant de tourner. Nous avons effectué plusieurs lectures du script et, pendant la plus longue répétition, nous sommes allés à Coney Island où nous nous sommes baladés dans le parc d’attractions. J’aime quand les acteurs sont spontanés et évitent de sur-jouer le texte pour être le plus naturel possible. Concernant la mise en scène, je préfère d’abord marcher tout le long de la scène en ayant la perspective de chacun des personnages, afin d’avoir une idée sur la position de la caméra, les mouvements et les cadrages. Dans un sens, j’ai d’abord travaillé toute seule, ensuite avec le caméraman et enfin en compagnie de tous les acteurs. A chaque fois je découvrais quelque chose de nouveau.
It Felt Like Love traite de l’adolescence et de l’éveil des premières rencontres. Pouvez-vous nous faire part de votre idée personnelle du sujet ? Y a-t-il une part d’autobiographie dans cette l’histoire ?
Je pense que, dans le cinéma américain, l’éveil sexuel n’est pas représenté sous sa véritable forme. On a tendance à trop insister sur le côté émotionnel et romantique de l’amour. Je voulais réaliser un film dépourvu de sentiments et ainsi montrer les moments difficiles du passage de l’enfance à l’adolescence tels que la solitude, la trahison ou encore les souvenirs de petites humiliations enterrées dans nos mémoires. Je voulais également traiter des tabous concernant la sexualité et l’identité d’une adolescente. Il n’y a aucune morale dans cette histoire, il s’agit d’un moment de transformation assez violent et douloureux de la vie d’une jeune fille. On retrouve beaucoup d’éléments de films d’adolescents mais je crois et espère être allée au-delà des clichés et de ce à quoi s’attend le public. Il y a aussi des éléments autobiographiques. Quand j’étais adolescente, ma mère luttait contre un cancer et ses émotions disparaissaient de jour en jour. Durant cette période, je ne me sentais jamais belle, j’étais perdue et j’avais du mal à gérer mes relations amicales. Les évènements du film ne sont pas inspirés de ma vie personnelle, mais le besoin émotionnel du personnage principal est une représentation de moi-même à cet âge-là.
L’importance de la nature, de la lumière naturelle et l’esthétique de l’image ont une place importante dans le film. Quelles ont été vos sources d’inspiration ?
It Felt Like Love est tourné de manière très subjective, créant une forme plus poétique de la réalité. Les événements sont relatés à travers la perception du personnage, sans point de vue objectif. J’aime les ralentis, les gros plans et les images zoomées sur les corps des personnes. La lumière est inspirée par le travail de la photographe Hellen Van Meene qui fait des portraits d’adolescents en utilisant la lumière naturelle. J’ai toujours préféré ce challenge plutôt que de travailler avec de la lumière artificielle.
Gina Piersanti a tout d’abord décliné votre offre après avoir lu le script. Comment êtes-vous parvenue à la convaincre d’interpréter le personnage de Lila ?
Lorsque Gina a auditionné, elle n’avait pas encore lu le script. Je préfère que les acteurs ne soient pas préparés. Je pense que s’ils arrivent en ayant lu un texte, ils peuvent avoir une mauvaise méthode, qu’il est très difficile de changer par la suite. Gina avait seulement une vague idée du sujet. Dès qu’elle s’est mise à lire, j’ai vu qu’elle avait d’excellentes qualités. Elle avait l’air naturelle et vulnérable. Que demander de plus à une jeune actrice ? J’ai discuté avec sa mère pendant l’audition et lorsque j’ai mis en avant le sujet du film, j’ai remarqué qu’elles étaient gênées par le thème. Gina, qui n’avait que 14 ans, était encore au collège. Sa mère a lu le scénario et a pressenti que Gina ne serait pas capable d’y arriver. Elles ont donc refusé.
J’étais totalement désespérée car Gina était de loin ma préférée. Je ne savais pas quoi faire et la date de début de tournage approchait. J’ai alors traversé une mauvaise passe. Nous avions peur de devoir retarder ça à l’année suivante mais, heureusement, sa mère y a repensé ! Quelques semaines plus tard, elles nous ont demandé une seconde chance. Gina avait aussi suivi le déroulement du casting sur Tumblr. J’ai donc commencé à publier des articles qui, je l’espérais, allaient attirer son attention concernant mes intentions sur le projet, et lui montrer à quel point j’étais déçue que les jeunes soient autant focalisés sur l’image qu’ils renvoyaient d’eux-mêmes. Gina est très intelligente et a bien repéré les grands axes du film et la raison pour laquelle il pouvait être pertinent. Elle posait énormément de questions, ce que j’ai beaucoup apprécié.
Je n’aurais pas aimé engager une enfant sans aucune limite. Il y avait beaucoup d’échanges de mails, sur la manière dont les choses devaient être faites. Je pense que lorsque les acteurs lisent le script d’un film d’horreur, ils comprennent bien que personne ne sera ni blessé ni exposé à un danger. Cependant, quand le contenu est émotionnel et sexuel, on a tout de suite l’esprit mal tourné !
Quand j’ai revu Gina, j’ai filmé deux plans lui montrant comment deux personnages filmés séparément pouvaient être réunis au montage dans une même scène. Je lui ai expliqué que le langage visuel serait fragmenté et que je serais sa doublure. Cela nous a pris du temps pour établir une certaine confiance et ainsi construire une relation.
Lila adopte une attitude et un langage outranciers pour dissimuler son innocence. S’agit-il selon vous d’une façon de se comporter propre à cette nouvelle génération de jeunes ?
Je pense que la plupart des gens, quel que soit leur âge ou leur genre, ressentent une pression les obligeant à se représenter comme étant heureux. Le personnage principal se sent seul et tente d’apparaître autrement. D’un point de vue thématique, le film étudie l’aveuglement, le processus de se mentir à soi-même et aux autres, car il est parfois difficile d’affronter sa propre vérité.