" Au cours des mois, des années durant lesquels j'ai travaillé sur ce film, parcourant l'Europe à la recherche d'histoires, d'extérieurs et d'acteurs, j'ai entendu et réentendu répéter ce mot “America... America” et il m'est soudain apparu qu'ainsi juxtaposé, sa signification devenait tellement plus importante. Les titres ne sont-ils pas ce que sont les chansons, les poèmes, plus que les mots, l'écho d'un sentiment ?
“America... America” je l'ai entendu dire d'un ton d'envie par un paysan grec vivant précairement sur le flanc d'une colline caillouteuse et que j'observais transportant le maigre produit de son jardin sur le dos de son unique âne.
Je l'ai entendu sur un ton venimeux, de la bouche d'un intellectuel français qui, sans s'en douter, rendait hommage à l'Amérique à travers son dédain. Les ouvriers qui déballaient notre matériel cinématographique à son arrivée à Istambul s'exclamaient aussi, admirativement “America... America” ...
Et l'on retrouvait ce mot dans la chanson que fredonnaient des bohémiens campés aux portes d'Athènes, ceux qui voulaient que je sois le parrain d'un nouveau-né, persuadés que grâce à ce lien avec l”Amérique, si indirect qu'il soit, un pouvoir magique en résulterait. Et ce fonctionnaire turc qui, malgré le poste élevé qu'il occupait dans son propre pays, souhaitait désespérement partir en Amérique et soupirait inlassablement “America... America”
...Mot entendu partout... Que de cas je pourrais citer...
...Mot que j'ai pris comme titre de mon film.
Que cela plaise ou non, l'Amérique évoque un rêve. Les gens l'aiment ou la haïssent, rient de sa culture “gadget”, parfois non sans raison... Mais le sortilège subsiste toujours.
Ma famille est arrivée en Amérique en 1896 : nous y sommes toujours. Des milliers et des milliers d'hommes continuent de quitter les montagnes rocailleuses de Grèce et les chauds plateaux de Turquie d'Asie. Ils iront en Australie, en Allemagne... mais si la chance est avec eux, ils atteindront l'Amérique.
J'ai voulu exprimer dans mon livre “America... America” l'ardent désir qui anime tous ces gens. Il appartient maintenant au film d'en être l'llustration. J'ajouterai que la publicationde mon livre a invariablement provoqué la même remarque dans tous les cercles, qu'ils soient grecs italiens, arméniens, russes, etc. : “Mais c'est l'histoire de ma propre famille que vous avez racontée !”
Elia Kazan, 1964