Vous n'aviez pas tourné en Argentine depuis longtemps. Qu'est-ce qui a motivé ce retour aux sources ?

Depuis quelques années, je reviens à Buenos Aires de plus en plus souvent, attiré par la créativité fiévreuse qui anime tous les aspects de la vie dans ma ville natale, la société autant que les arts, si loin des activités culturelles plutôt policées parmi lesquelles j'ai longtemps vécu en Europe. Il était, je crois, inévitable que j'aie eu envie de saisir quelque chose de cette énergie, liée toujours au risque, à une fragilité profonde.

Le film commence comme un documentaire et puis il glisse ensuite vers le fantastique...

Pour moi, et en cela je crois avoir hérité d'écrivains argentins illustres, le fantastique est une perspective du réel, sa vérité profonde, comme le mythe pour les anciens. Cette histoire de revenants, qui sont peut-être l'incarnation de nos peurs les plus obscures, je n'ai pas voulu l'inscrire d'emblée dans une perspective onirique. Au contraire, j'ai voulu la faire démarrer dans le paysage de mystères nocturnes, visibles pour toutes personnes qui se promènent la nuit dans les rues de ma ville. Surtout en côtoyant l'activité de ceux qui veulent s'en sortir sans pour cela vivre leur situation comme une tragédie, en se donnant l'occasion d'une blague, des rires, d'un petit foot improvisé avec des gamins sur une pelouse couverte de déchets.

Le crescendo des touches qui amènent vers le fantastique est très concerté : le personnage de Victor est suivi, surveillé, très tôt dans le film. Ensuite il est presque renversé par une voiture : jusque-là rien de profondément inquiétant. Ce n'est que plus tard, avec la première tentative de meurtre, qu'il devient conscient d'un danger inexplicable.

Il y a un important travail sur les ambiances et la lumière. Comment avez-vous collaboré avec votre chef opérateur ?

Javier Miquelez est un ami avec qui j'avais déjà travaillé à plusieurs reprises. On se comprend à mi-mot. On a tourné avec une mini-DV pour réussir à travailler presque inaperçus dans la rue et dans des lieux publics, mais l'éclairage a été conçu, dès le début, pour le transfert en 35 mm, qui a été l'occasion d'un travail très poussé sur les couleurs. Quand je lui ai dit que je voulais faire surgir les personnages du noir, comme dans "La Ronde de nuit" de Rembrandt. Il m'a rappelé qu'en 1989, lors de notre première collaboration, je lui avais demandé de "faire du Vermeer"...

Comment avez-vous choisi vos comédiens ? La plupart sont presque débutants. Etait-ce un parti pris ?

J'ai voulu des têtes sur lesquelles le public ne projette pas les rôles précédents où il les a vues. J'ai fait un très long casting pour le rôle de Victor, mais après cinq minutes de conversation avec Gonzalo Heredia, j'ai su que c'était lui. Il venait d'avoir 22 ans au moment du tournage et n'avait fait que des sitcoms pour adolescents à la télévision. Il avait une énorme envie de s'en démarquer, de prendre des risques. Rafael Ferro, qui joue Mario, a été champion de tennis et de squash ; par la suite je l'ai amené sur une pièce de théâtre. Mariana "Moro" Anghileri, je venais de la voir dans un film où elle jouait un rôle tout à fait différent, mais avec ce mystère du regard et des silences qui font d'elle une présence saisissante.

La Musique est particulièrement présente dans le film. Vous le qualifiez d'ailleurs de lyrique. Pouvez-vous expliquer ce choix ?

Pour moi, la musique au cinéma est le contraire des dialogues, elle exprime la vie imaginaire des personnages, l'autre côté du miroir de l'action. Dans Ronde de nuit j'ai fait appel à Carlos Franzetti, musicien argentin résidant aux USA, pour la musique originale - le très beau thème de la séquence du jaccuzi, ou le thème d'angoisse qui accompagne la sortie du bar près de la fin. Mais il y a aussi un tango du grand compositeur et chef d'orchestre Osvaldo Pugliese: Negracha, dont le moto perpetuo, les tonalités crispées, arrachées, du bandonéon sont envoûtantes.

Ronde de nuit a été distribué en Argentine, contrairement à vos films précédents. Comment a-t-il été reçu ?

Avec des réactions opposées, assez extrêmes. À l'enthousiasme de certaines critiques et surtout d'artistes et d'une bonne partie du public, il y a eu des réactions homophobes violentes, dans le journal à plus grosse circulation comme sur certains sites Internet. Aussi ce chauvinisme déplacé, myope, qui s'exprime par "ce cinéaste a vécu trop longtemps à l'étranger, donc en revenant il ne voit que misère et vice"... Ces réactions bien sûr ne méritent aucun commentaire, je les cite pour vous donner un peu le climat dans lequel le film a été perçu.

Comment vous situez-vous par rapport à la jeune génération de cinéastes argentins et que pensez-vous de cette nouvelle vague ?

Je suis plein d'admiration devant leur courage, leur hardiesse, la "table rase" que les plus doués d'entre eux ont fait des poncifs de plusieurs générations précédentes : que ce soit d'une dramaturgie banale, propre aux téléfilms, que de la bonne conscience ou du paternalisme des documentaires de dénonciation politiquement corrects. Leur travail m'a redonné confiance pour le mien.

Vous alternez entre cinéma et littérature. Comment faites-vous coexister ces deux activités ?

Je suis un schizophrène qui cherche à maîtriser ses pulsions. J'ai besoin d'être seul pour écouter une voix intérieure que l'entourage m'empêche d'entendre, j'ai besoin d'être entouré pour m'inventer une famille de choix. J'ai besoin de réfléchir en solitude et aussi de faire face au monde, de me battre pour arriver à réaliser mes projets. Donc : littérature et cinéma. Comme dit mon ami Christian Bourgois : moine et soldat.