La nature de vos films est très différente et on m'avait prévenu qu'il serait assez improbable de vous réunir…  Cette rencontre vous paraissait étrange ?

Apichatpong Weerasethakul : C’est plutôt déjà étrange de penser que deux cinéastes n’auraient rien à se dire. Les films de Tony sont en quête de mémoire. Moi aussi, j’essaye de capturer les images de mes propres souvenirs. Déjà, j’étais content de voir qu’Exils fait partie de ces films respectueux du spectateur : il  ne vous impose pas son point de vue comme certains films d’Hollywood qui considèrent le public comme une marionnette. Dans Exils, Gatlif nous emmène faire un tour avec lui et il ne vous regarde pas de haut.

Tony Gatlif : Ce qui nous lie très fort, surement, c’est l’amour, l’amitié, ou je ne sais pas comment dire, un attachement indestructible avec nos personnages. Dans Blissfully yours, comme dans Tropical Malady, je sens qu’il y a une telle proximité entre le cinéaste et ses personnages que c’est comme si lui, avec sa caméra, il était un autre personnage, avec eux, à leurs côtés. Sur ce point, on se ressemble : on fait corps avec ceux qu’on filme.

Apichatpong Weerasethakul : Ce qui m’a frappé dans Exils c’est ce sens de la liberté très grand, et rien ne peut y résister. Les acteurs sont obligés de se laisser aller. Leurs personnages mènent une quête, comme le film cherche sa forme et évolue. Quand le couple cueille des fruits, il y a la joie de la liberté, une explosion, et puis, plus ils se rapprochent de l’Algérie, plus on a l’impression d’entrer dans un rêve. Je dois dire que, pour moi, c’est un rêve dur, presque triste, qui reflète la difficulté de se retrouver face à son passé. C’est une sorte de petit désastre pour moi, un tremblement de terre émotionnel. C’est un très beau film qui me laisse dans un sentiment d’inconfort : quand ils atteignent leur but, ils doivent affronter une grande tristesse. C’est vraiment dur, et pourtant ils doivent le faire.

Tony Gatlif : Moi, ce qui m’a frappé dans tes films, c’est l’assurance de tes choix. Ils vont à l’encontre des habitudes, mais tu les maintiens. Dans Blissfully yours, le générique arrive à la moitié du film ; dans Tropical Malady, il y a encore une structure très personnelle et, là où on se rejoint, c’est que je vois de quelle façon obstinée tu assumes le fait de laisser durer une scène là où certains réalisateurs auraient inévitablement coupé. J’aime beaucoup ça, parce qu’on se rend compte qu’en laissant filer le temps, le film devient moins long ! Il suit simplement son propre rythme. Je suis sûr qu’en coupant tes films ils donneraient l’impression d’être plus longs. C’est un cinéma très musical.  Ca me fait aussi penser à l’écriture de Le Clezio.

Apichatpong Weerasethakul : C’est vrai aussi de la transe que tu filmes dans toute sa durée réelle.

Tony Gatlif : Ça gêne certains. Mais c’est une scène impossible à couper : elle est filmée en plan-séquence, dans la continuité.

Apichatpong Weerasethakul : C’est très puissant. On le voit moins comme une scène de cinéma que comme une improvisation. Et on imagine le réalisateur, là, tout près de l’écran. Ça m’a paru très positif. Quand je vois cette séquence, je sais que je partage ton point de vue. Je sens que tu es là, tout près, juste derrière l’image. On réalise soudain toute la force de la peine qu’il y a à se plonger dans le souvenir. J’admire cette scène parce qu’elle montre le conflit entre deux sentiments : la peine et la libération. Il n’y a pas que les acteurs sur l’écran mais aussi un réalisateur, qui souffre avec eux, et je trouve ça très beau.

Tony Gatlif : Cette scène là, on l’a travaillé six mois avant. J’ai d’abord été, seul, dans une cérémonie de transe au Maroc et j’ai filmé, en vidéo. C’est pratiquement la même chose que l’on voit dans exils. J’ai donné cette cassette à Céline Bozon, la jeune fille qui a fait la photo du film en lui expliquant que je voulais que l’on arrive à un résultat identique. Elle a travaillé là-dessus très longtemps. Ce n’était pas du tout de l’impro !  je lui ai dit dans quel ordre on allait filmer les gens ; on a déterminé la mesure des plans : tout était contrôlé. Pendant qu’elle filmait, avec l’aide de la cadreuse, moi j’étais derrière et je faisais partir la musique, et je donnais le tempo pour accélérer ou ralentir, mais avec l’idée que la transe devait aussi se dérouler de la façon la plus naturelle possible…

Apichatpong Weerasethakul : Je trouve que ça exprime bien le film. Le mélange. C’est ce que je disais tout à l’heure. Il y a dans le passé une part de la souffrance de Tony, et dans ce voyage,  il y a un travail, un cheminement pour s’en libérer.

Tony Gatlif : Est-ce que dans un film on doit ressentir le réalisateur ou pas ? Moi, je pense que oui. C’est même très important. J’ai envie de savoir qui me parle. Et quand je vois un film de Pasolini, de Renoir, de Tarkovski, je les vois derrière le cadre. Toi, je te vois tout de suite derrière ton cadre. Ce plan fixe et large, dans Blissfully yours, dans le cabinet médical, c’est le début du film, ce sont les premières images de toi qu’on a vues, personne ne te connaissait, et immédiatement il s’est passé quelque chose. Tu sais que plus le temps passe, et le cadre reste fixe, et plus il y a là un regard inhabituel. Ce ne sont pas des plans fixes à la Bresson. Quand on change d’axe, c’est jamais quand le spectateur s’y attend mais toujours quand le réalisateur, lui, l’a décidé, sans se soucier des habitudes. C’est inattendu. On est face à une personnalité. Il y a un ton. Toi, tu es indéniablement derrière tes images. C’est très intéressant parce qu’il y a un cinéma fait par des auteurs réalisateurs, et il y a un autre cinéma, qui est fait, je dirais, par le public. D’une certaine façon, c’est lui qui coupe. C’est une norme qui pèse sur les films américains ou français faits « pour le public », parce qu’il y a toujours quelqu’un pour dire « là, il faut couper, sinon le public aura envie de changer, de zapper… ».  C’est au nom de ce « public », qui au passage réussit à faire des succès imprévisibles à des films hors normes, que s’exerce une dictature des sentiments : il faudrait écrire et couper les films d’une certaine façon, et une seule. Quant à la musique, j’ai souvent l’impression de la subir… Quand je vois Tropical Malady, je sais qu’il n’y a que toi qui peut faire ce film, tout simplement parce qu’il y a une chose que j’aime beaucoup : comment les personnages se touchent, se caressent. Le geste est clair.

Apichatpong Weerasethakul : C’est doux.

Tony Gatlif : C’est fantastique de recevoir ça. Par mon origine, mon éducation, ce sont des gestes que j’aurais du mal à faire. Je n’y pense pas. Nous, c’est plus franc, massif.

Apichatpong Weerasethakul : Tu sais que les Thailandais ne se serrent jamais la main. On a une distance. Nous avons des gestes, sociaux, différents des votres. La manière thai n’est pas du tout agressive. Cette tendresse, c’est vraiment normal qu’elle imprègne mes films. J’ai aussi envie que mes films représentent pour le spectateur une expérience. C’est difficile, en Thailande, parce que le spectateur n’est pas exposé à différentes sortes de cultures et qu’il y a une sorte d’unité de pensée.  Les films, même locaux, suivent la norme américaine et le public n’est pas incité à découvrir autre chose.

Tony Gatlif : Je me doutais que tu étais un dissident. Pas politiquement correct.

Apichatpong Weerasethakul : En Europe, mes films parlent d’eux-mêmes, mais en Thailande, il faut sans cesse que je m’explique. Faire une interview en europe, c’est toujours un peu promotionnel ; en thailande, ça devient politique. D’autant que le ministère de la culture thailandais n’y entend pas grand-chose en matière de cinéma : pour eux, la culture thai à diffuser dans le monde, c’est les temples, la soie, la danse… et pas le cinéma contemporain. Quand j’ai eu le prix à Cannes, toute la délégation officielle thailandaise a plié bagages aussitôt. Il n’était pas question de faire une fête pour célébrer un film comme le mien… un film qu’ils ne comprennent pas et ne supportent pas. Je pense qu’un ministère de la culture doit pourtant aider ses artistes, d’autant qu’un film thailandais qui remporte un prix dans un festival aussi prestigieux que Cannes, ça n’arrive pas très souvent…

Tony Gatlif : Tu sais, j’ai réalisé quatorze films mais je ne considère pas ça comme un aboutissement. Je dépends d’une culture, d’une ethnie –les Gitans- enfermés dans une image négative depuis toujours. J’ai l’impression, comme toi, que le cinéma vient d’un déclic, d’un rêve, mais il est tout aussi, par sa forme, être politique et engagé. Avoir une réponse esthétique à une injustice sociale, je mets ça aussi dans l’art cinématographique.

Propos recueillis par Philippe Piazzo, à Bangkok, en Septembre 2005.