On connaissait Dominique Maillet critique et journaliste (il créa la revue Cinématographe au début des années 70), communiquant avec passion ses admirations pour des icônes cinéphiles (Miklos Jancso, Max Ophuls) comme pour des figures populaires (Philippe Noiret, Philippe de Broca). On retrouve depuis quelques années sa signature dans des génériques de films, fiction et documentaires.
Ceux, par exemple, qui servent de compléments aux dvd Gaumont, comme la version restaurée de Razzia sur la Chnouf de Decoin avec Gabin et Ventura, ou le chef-d'oeuvre de Claude Autant-Lara, La Traversé de Paris (remember “Salauds de pauvres !”) avec Gabin, Bourvil et De Funès. Dominique Maillet a réalisé pour chacun d'eux un “bonus” de 50 minutes, véritables petits films à côté du film qui abordent les oeuvres en profondeur. Les interviews, les documents inédits, les archives... ne sont plus empilées négligemment mais forment un véritable parcours qui permet d'allier la connaissance et le plaisir. Pas si courant !
Mais le réalisateur n'a pas abandonné ses envies de fiction. Au festival Cinespana, Dominique Maillet est venu présenter Tierra(s) de sangre, son deuxième long métrage, devenu La Mémoire dans la chair, dont il avoue, dans un sourire de politesse, que son tournage fut tout aussi insensé que celui, devenu fameux, du Don Quichotte de Terry Gilliam, et dont il ne reste qu'un making of comme preuve de l'incroyable (Lost in la Mancha – si vous ne l'avez pas vu, vous pouvez rattrapper votre retard sur ce site, quand bon vous semble...).
Il se mit donc à pleuvoir dans une région réputée pour sa sécheresse, les plannings n'avaient plus de sens, etc etc... Mais, contrairement au Don Quichotte, le film existe. Un mécène, Albert Beurier, a pris l'affaire en charge et a financé, sans l'aide d'aucune télé, sur ses fonds propres, cette Mémoire dans la chair qui se déroule en Espagne, en 1975, lorsque Franco vient enfin à mourir. Le film déroute, mais tel était le but du réalisateur : déstructurer le récit pour mieux raconter l'histoire d'un jeune homme qui, en allant à recherches de ses racines, se confronte aux zones d'ombres de sa propre personnalité. A la sortie de la projection, c'est le nom de David Lynch qui venait aux lèvres des spectateurs pour établir quelques comparaisons.
Le cinéaste a composé ses images et son montage sur les motifs d'une corrida (une pleine lumière, l'arène publique, mais une mise à mort au centre du “ballet”) mais aussi sur le canevas incontrôlable des rêves, qui entraînent dédoublements, ellipses, impressions labyrinthiques privées de sens ou de logique.
La Mémoire dans la chair intriguera d'autant plus qu'il ne ressemble en rien au premier long métrage de Dominique Maillet, Le Roi de Paris (1995) qui reconstitutait le petit monde du théâtre parisien des années 30 et réunissait un monstre sacré (Noiret) et un jeune premier à peine consacré (Manuel Blanc, césarisé pour son rôle dans J'embrasse pas, de Téchiné). Une dédicace à Ophuls (Max), des références à Guitry (père et fils), un jeu sur l'artifice et les étranges chemins pour trouver en soi une “vérité” jusque dans le mensonge... Le Roi de Paris était le premier volet d'une trilogie sur l'identité explique Dominique Maillet. Après cette Mémoire dans la chair, le troisième est en route.
Philippe Piazzo