Le « cinéma rural » semble à la mode ces dernières années avec la sortie en salles de plusieurs documentaires sur la mutation du monde paysan...
Quand j'ai commencé à filmer Bernard, je n'avais vu qu'un film témoignant du monde rural contemporain : Profils paysans, de Raymond Depardon. Tous les films sortis depuis ont en commun de parler d'une paysannerie en voie de disparition, et de l'urgence de garder une trace filmée. Mais Bernard n'est pas seulement un paysan : depuis vingt cinq ans il monte sur scène pour interpréter l'œuvre de Gaston Coûté, un poète de la condition paysanne du début du XXe siècle, que ses idées révolutionnaires ont écarté des anthologies officielles de poésie. Il vient d'enregistrer un CD, mais se revendique comme amateur, « J'chu d'abord un pésan ! ». Les deux hommes ont en commun d'être originaires de Meung-sur- Loire et de partager un esprit libertaire...
Bernard se réclame de l'anarchie ?
Dans le Val de Loire, il a toujours existé une tradition libertaire, humaniste. Rabelais, François Villon, Coûté... Rabelais a écrit son Pantagruel à quelques kilomètres de chez Bernard, il prônait déjà au XVIe siècle : « Fais ce que voudras ». Bernard n'a pas véritablement de doctrine, disons qu'il a développé une certaine allergie à l'autorité. Il a ainsi préféré rester paysan plutôt que d'être ouvrier, même si c'est plus de contraintes et moins d'argent. Comme il le dit lui-même : « Au moins on est libre, on a pas d'chef ! » Dans un milieu paysan généralement conservateur, c'est un homme très tolérant et son humanité en fait quelqu'un d'attachant. Il continue à vivre dans son temps à lui, comme il en a toujours été, sans pour autant rejeter la modernité. Il veut qu'on respecte son mode de vie, comme il respecte celui des autres. C'est peut-être cela sa manière d'être anar.
En quoi la poésie de Gaston Coûté nous parle encore un siècle après ?
C'est en voulant faire un film sur la vie du poète que j'ai rencontré Bernard, un « diseux ». J'ai trouvé le présent plus intéressant à filmer que le passé. D'autant que les monologues de Coûté qu'il clame constituent toujours un terrible réquisitoire contre les injustices, l'hypocrisie, l'orgueil des nantis et les « Môssieu Imbu » d'aujourd'hui... Coûté s'inspira très tôt de l'œuvre de Villon, il se place en héritier de la tradition médiévale de La complainte des gueux... comme plus tard Brassens.
Bernard fait entendre ces textes dans un parlé local ?
Toutes les premières œuvres de Coûté sont écrites en patois beauceron pour dire la condition paysanne, donner la parole à ceux qui en étaient privés : les trimardeux, les vieux, les gourgandines... avec leurs mots, leurs expressions à eux. C'est une langue riche, colorée, en symbiose avec le mode de vie pastoral de l'époque. C'est du « vieux français » qui reste compréhensible pour un non initié. Pour Coûté, écrire comme les gens parlent, c'était aussi exprimer sa révolte contre une école qui interdisait de parler patois et imposait un Français norme, qui était alors la langue officielle de l'administration et de la police. Il s'est longtemps élevé contre cette forme de « colonisation » où une langue s'impose au détriment d'une autre, en se coupant de ses racines populaires... même s'il a fini par l'adopter. Pour Bernard, c'est la possibilité de faire entendre sa « langue maternelle », aujourd'hui quasiment disparue et dont il est l'un des derniers locuteurs. Sans folklore, ni nostalgie, Bernard est un gardien de cette mémoire, en même temps qu'un passeur.
Bernard est aussi « sauvage » que la Loire et vous les avez filmés avec une égale attention. Comment les avez-vous « apprivoisés » ?
La Loire qui accompagne tout le film joue un rôle important pour moi. J'ai grandi pas très loin et dès que je suis dans la région je passe la voir. Il y a longtemps que j'avais envie de faire un bout de chemin avec elle, de la découvrir au rythme de la marche, d'aller jusqu'à l'Océan. Je suis parti en même temps que je commençais à filmer Bernard lorsqu'il a pris sa retraite. Je ne savais pas si j'étais capable d'aller jusqu'au bout, comme je ne savais pas s'il y aurait un film à la fin, mais je suis parti, une semaine chaque année de Briare à Saint-Nazaire, près de 500 bornes avec tente et sac à dos pour dormir sur les berges. Je passais de temps en temps voir Bernard au « Bureau », sa cave où il consomme avec ses copains sa production personnelle de Gris Meunier. Il ne se passait rien de spécial, on discutait, on buvait un coup, je filmais peu... Mais c'était un peu notre contrat « faire sans contraintes », m'adapter à son rythme, surtout ne rien lui imposer. Il n'a pas hésité plusieurs fois à m'envoyer paître ! Le tournage s'est arrêté durant des mois, il n'avait pas envie. Il faut être patient. Mon périple sur les bords de Loire s'est achevé en même temps que le film. Marcher ou faire un film, c'est un peu la même chose.
Vous faîtes (avec ce film) un travail d'artisan presque semblable à celui de Bernard avec sa vigne
J'ai quasiment tourné seul. C'était la condition pour filmer Bernard, il n'aurait jamais accepté une équipe durant tous ce temps ! Et pourtant il doutait au début : « Qui c'est ce type qui s'obstine à vouloir me filmer ? Qu'est-ce qu'il cherche ? « Qui qu'ça va intéresser tout' ces conneries ? ». Ce n'était pas seulement une question de confiance, mais qu'il comprenne que faire un film c'est un travail, qu'une caméra est un outil comme lui sa binette. Malgré un budget réduit, c'est un luxe de pouvoir filmer sur la durée, de prendre le temps, de travailler comme un artisan.
Filmer le temps qui passe... ?
Je tenais à ce que les saisons rythment le film, du printemps à l'hiver, l'hiver de sa vie, la fin d'une époque, avec comme repère le travail de la vigne, de la taille aux vendanges. Comme Bernard, la nature est difficile à filmer tant elle semble presque banale, une campagne traditionnelle, le plat pays... alors il faut être patient, attendre les moments précis où la lumière les transcendent, où les champs sans fin dessinent des lignes épurées, minimalistes. Des paysages comme des tableaux. La Beauce est un espace très cinématographique, baigné dans des lumières qui rappelle la peinture flamande. Je pense à ces peintres du Nord, Nolde, Van Gogh qui à la fin du XIXe ont pris leurs chevalets pour aller peindre la campagne, les paysans, une vieille paire de chaussures usagées... Comme cette nature, Bernard est un personnage de cinéma, il aurait pu être un de ces vieux héros du film Buena Vista Social Club... version beauceronne.