Comment avez-vous eu l'idée du Voyage de Primo Levi?
En réalité, c'est Marco Belpoliti qui est venu me voir avec cette idée. Nous nous connaissions depuis un moment, il appréciait mes documentaires "on the road", mon plus ambitieux étant Sur le 45ème parallèle, pour lequel nous avons suivi cette ligne à mi-chemin entre le Pôle et l'Equateur, depuis les plaines italiennes jusqu'au désert de Gobi, en Mongolie. Mes documentaires se fondent le plus possible sur l'inattendu, avec des rendez-vous et des événements imprévus. Marco me considérait comme le bon réalisateur pour ce projet - reparcourir l'itinéraire de Primo Levi tel qu'il est décrit dans La Trêve - qu'il mûrissait depuis qu'il avait dirigé la publication des oeuvres de Primo Levi chez Enaudi.
Et qu'avez-vous répondu à sa demande?
J'étais intimidé. On ne peut considérer avec légèreté un écrivain comme Primo Levi, qui écrit toujours avec élégance, même pour décrire les scènes les plus terribles. Un constat m'a définitivement convaincu de relever le défi: nous venions nous-mêmes de sortir d'une trêve, comme Primo Levi quand il écrivit son roman. Comme lui nous allions observer ce qui était arrivé en Europe depuis la chute du communisme, comment les gens et les cultures allaient entrer dans un nouveau siècle d'incertitudes. J'ai senti que le film serait autant sur Primo Levi que sur nous - voilà ce qui m'a vraiment convaincu.
Il est très intéressant de voir à quel point l'oeuvre de Primo Levi répond aux images du film. Aviez-vous un scénario avant de tourner? Ou bien avez-vous juste tourné en cherchant à faire coïncider par la suite les bons passages du livre?
C'est une question très intéressante. Je ne sais plus moi-même dans quel ordre nous avons opéré. Après les repérages, Marco et moi avons conçu une idée générale de la structure du film : définir un "thème" de référence pour chaque pays par exemple. Mais quand nous avons commencé à tourner, rien n'a suivi un planning strict. J'avais toujours le livre de Primo Levi sur moi, je regardais et je lisais de façon simultanée, dialectique. Et je crois au destin. Par exemple il y avait deux sujets que je souhaitais traiter en Biélorussie: la beauté de la nature, qui remit Primo Levi en paix avec l'univers après Auschwitz; et le contrôle politique du régime sur les vies des gens aujourd'hui. Le moyen le plus simple et banal de faire apparaître ces deux aspects d'un même lieu aurait été de faire suivre des plans d'un magnifique arc en ciel d'une interview d'un dissident qui aurait pointé du doigt la politique de Lukacenko. Mais quand nous avons été emmené par le KGB local dans un village par lequel Primo Levi était passé, j'ai tout de suite senti que c'était la façon de raconter l'histoire : en enregistrant ce qui était en train d'arriver à l'équipe dans un vrai style de cinéma-vérité. Rien ne pourrait expliquer les choses mieux que ça. Et après avoir passé quelques jours dans le village avec ses habitants, y compris avec les types du KGB, nous étions tous d'accord avec les mots de Primo Levi concernant les mêmes villageois. Nous étions touchés par leur bonne humeur, ce qui rendait leur condition improbable. Je n'aurais jamais pu prévoir cela. La plupart des choses dans le film se sont déroulées de la sorte, nous n'avions qu'à être prêts à écouter la chance et cueillir nos rendez-vous et les histoires que nous souhaitions raconter.
Maintenant que vous avez fait le film, quelle est votre idée de l'Europe?T
rès contradictoire. Là où le capitalisme (et parfois la démocratie) enfonce ses racines, tout ce qui concerne le passé est balayé. La globalisation uniformise tout, partout. Les gens sont peut-être plus libres, mais ils perdent leur identité. Ils sont peut-être libres de se déplacer mais où peuvent-ils aller s'ils n'appartiennent à aucun lieu? En Europe, où chaque pays, chaque peuple, chaque ville possède une histoire individuelle forte, c'est un drame. C'est cette dialectique qui va former notre nouvelle Europe.
Votre film a coûté cher, surtout pour un documentaire italien...
Je me suis dit - en tant que réalisateur-producteur- que nous avions là un projet ambitieux et qu'il fallait le considérer à sa juste mesure. Pas seulement pour Primo Levi, mais aussi parce que les décors étaient splendides. En même temps nous n'avions pas l'argent pour le tourner entièrement en pellicule. Nous avons donc combiné vidéo et pellicule, en faisant de cette contrainte un choix artistique. Il y a un niveau d'images plus "réfléchies", en pellicule; et beaucoup d'autres, capturées telles quelles, nous apparaissaient, en vidéo. En fin de comptes, le format scope donne une unité à l'ensemble. J'espère que ce film participera à la renaissance du documentaire italien. Nous avons une solide tradition dans ce domaine, tristement négligée par les pouvoirs en place depuis quelques années. Mais il y a de grands documentaristes en Italie. Le système devrait leur donner une chance.
Vous considérez-vous plus comme un réalisateur de fiction ou de documentaires?
Les deux. Mais j'avoue préférer les documentaires. Je crois qu'ils reflètent la vraie nature du cinéma. Pensez-y... À l'époque des frères Lumière, tout a commencé avec quelques plans de travailleurs et d'un train entrant en gare. C'était un documentaire, et une fiction aussi - perçue de la sorte par le public en tout cas. C'est exactement la dimension que j'aime: créer une sorte de fiction à partir d'un matériau documentaire - et d'utiliser les techniques du documentaire pour réaliser une fiction. Les deux ne sont pas si séparés. Le documentaire est simplement plus honnête.