Comment est né le projet de Nos Retrouvailles ?
La première impulsion, c’était les personnages ... Un père immature, un peu frimeur, totalement à la dérive, et de l’autre côté, son jeune fils, introverti, endurci, lucide, mais totalement en demande.
Le récit s’est ensuite construit autour d’eux, de leur relation, en la laissant toujours au premier plan. Et c’est devenu une histoire volontairement simple, linéaire, sans coups de théâtre, focalisé sur les sentiments, sur les affects.
Marco et son père, Gabriel, décrivent des parcours presque opposés...
Oui, au départ, Marco est totalement sous la coupe de ce père qu’il voit comme flamboyant. Mais rapidement son père se révèle faible, fragile, abîmé par la vie. Touchant aussi. Sincère et intéressé à la fois. Il aime son fils, et il en a besoin. Marco comprend et voit tout ça... Et plus il prend conscience de la faiblesse de son père, plus il veut l’aider, le sauver... Plus il devient fort.
Ce qui les réunit, c’est qu’ils sont aussi perdus l’un que l’autre. Ce sont des personnages qui ont désespérément envie de vivre, désespérément envie d’aimer, d’être aimés. Envie d’exister.
Mais Gabriel est un rêveur coupé de la réalité qui n’arrive pas à s’ancrer dans le réel. Tandis que Marco n’a d’autre choix que d’être pragmatique, comme beaucoup de jeunes de sa génération, peut-être parce qu’il est sans illusions sur son avenir.
Il y a une dimension sociale dans le film.
Oui. Disons que le film a une dimension sociale, comme l’ont tous les films qui choisissent de regarder la société par là où elle va mal, qu’il s’agisse des documentaires de Raymond Depardon jusqu’au film noir américain. Un film, c’est un regard. Et pour peu qu’il s’intéresse au monde qui l’entoure, c’est politique. Montrer une banlieue désenchantée, une banlieue sans révolte, ni colère, ce n’est pas arbitraire.
Il ressort aussi du film un profond sentiment de solitude.
Le film parle de gens seuls, isolés. Il n’y a pas d’esprit de groupe, il n’y a pas de sentiment d’appartenance à une classe, à un lieu, à une entreprise. Ceux qui travaillent ont des boulots précaires. Ceux qui tombent dans la délinquance ne font pas partie du «milieu» : ce sont des électrons libres, seuls dans leurs projets.
Pour autant, bien que seuls, ce ne sont pas des pions. J’ai essayé de m’attacher à l’humanité de chacun des personnages, y compris aux rôles secondaires, comme celui du veilleur de nuit, joué par Jacques Spiesser, ou celui de Krosiki, interprété par Gérald Laroche.
Il y a une approche singulière de la violence dans le film, quand elle survient...
L’errance de Marco et Gabriel débouche effectivement sur une situation très brutale... La violence y est peu glorieuse, lâche, sordide. J’ai voulu la filmer comme ce qu’elle est vraiment, ne pas l’esquiver, en cherchant la distance juste. Pour moi, cette distance, c’est le regard de Marco. On en voit ni plus, ni moins, que ce que peut supporter son regard. Un regard qui découvre les conséquences d’une situation dont il est complice, un regard qui ne peut pas nier cette violence mais qui ne s’y complaît pas.
On a peu de repère de temps et d’espace ...
J’ai voulu ça... Il y a effectivement toujours une certaine incertitude sur le lieu, sur l’heure, tout comme il y en a sur le passé des personnages... ça insuffle un certain inconfort pour le spectateur, une inquiétude... Les personnages sont sans cesse en mouvement dans la ville. Les décors sont principalement des lieux impersonnels, qui se ressemblent tous, bars, cafés, périphériques. Filmés en évitant les plans d’ensemble. On ne sait jamais très bien où on est. Ce que je voulais, c’est qu’on soit perdus avec eux dans la ville.
En vous approchant au plus près des visages, vous filmez les moindres détails du grain de la peau ...
C’est parfois impitoyable pour les visages, surtout avec des lumières rasantes et réalistes, on voit les cernes, les rides, les imperfections, mais on voit aussi et surtout les moindres tremblements de la peau. C’est je pense au service du jeu, de l’expressivité. Ça permet aussi de filmer la fatigue, le stress. Et je remercie Jacques Gamblin et Nicolas Giraud, d’avoir accepté sans aucune réserve, d’être parfois «abîmés» par la caméra.
Le montage, très serré, accentue également le sentiment d’urgence et de stress.
Je dirais qu’il est haché ... On entre et on sort brutalement des scènes, ça crée je pense ce sentiment d’urgence. On reste aux aguets.
On peut passer d’une scène de boîte de nuit, techno à tue-tête, où la caméra serre un visage de très près, à un plan très large d’une cour en plein jour extrêmement silencieuse. Il n’y a pas de volonté de fluidité des enchaînements. Ça crée un certain déséquilibre, un certain chaos dans un récit que j’ai voulu, comme je le disais, simple.
Il y a beaucoup de scènes de nuit. Cela a-t-il été une difficulté pour le filmage ?
J’ai travaillé avec le chef-opérateur Lubomir Bakchev qui a également éclairé L’Esquive d’Abdellatif Kechiche (et avec qui j’avais déjà travaillé sur mes courts). Le film se déroulant effectivement quasi exclusivement de nuit, nous avons fait des tests en faible lumière avec une caméra HD, ce qui s’est révélé extrêmement intéressant à l’image. Cela nous a permis de profiter des éclairages urbains, complétés pour les nombreuses scènes de voiture ou les pénombres, par des dispositifs extrêmement légers.
Mais au-delà de la technique, cela a surtout été une chance pour le jeu. On a pu multiplier les prises, essayer, chercher, rectifier. D’une façon plus générale, j’aime le travail de Lubomir Bakchev parce qu’il s’efforce toujours de donner le moins de contraintes possibles aux comédiens. Ils n’ont pas ou peu de marques ou d’indications uniquement liées à la lumière.
Comment avez-vous choisi les comédiens ?
J’avais déjà dirigé Nicolas Giraud dans mon court métrage Sous le bleu, où il campait un mécano. C’est un jeune comédien très doué qui n’a pas suivi de cours de théâtre. Il est monté à Paris pour tenter sa chance après avoir travaillé à la dure. Et je peux dire, sans avoir peur de me tromper, qu’il a eu raison.
Quant à Jacques Gamblin, je l’avais admiré dans un spectacle tiré d’un de ses romans, Entre courir et voler il n’y a qu’un pas, papa, autour de la relation père-fils. En assistant à ce spectacle très habité, je me suis dit qu’il serait parfait dans le registre que j’imaginais pour Nos retrouvailles. Je voulais quelqu’un de séduisant pour jouer Gabriel, qui ait un capital de sympathie auprès du spectateur. Jacques était le choix idéal.