Le body horror, dont Cronenberg est le maître incontesté, ne ressemble à aucun autre sous-genre de l'horreur. Là où le fantôme hante une maison, le monstre cronenbergien EST la maison : le corps lui-même devient le lieu de la terreur. Cette horreur de l’intérieur exploite des peurs primordiales—la contamination, la dégénérescence, la trahison de notre propre enveloppe charnelle. Le cinéaste en explore les thèmes obsessionnels : la fusion parasite (Shivers), l’hybridation technologique (Vidéodrome), la métamorphose pathologique (La Mouche)... Cette angoisse est magnifiée par un choix esthétique crucial : le recours aux effets pratiques. La texture gluante, le poids des prothèses en latex confèrent à ses transformations une réalité tactile, organique, que le numérique ne peut reproduire. Cette matérialité renforce l’impact viscéral et transforme le spectacle en expérience sensorielle.



Le body horror transcende ainsi la provocation pour devenir un puissant outil métaphorique. Il cristallise les angoisses sociétales contemporaines : peur des pandémies (Rage), de l'ingénierie génétique, de la dissolution de l'identité dans un monde technologique. Le corps muté est une allégorie de notre perte de contrôle. Cronenberg n'a pas seulement pratiqué ce genre ; il l'a réinventé comme un art de la pensée. Vidéodrome lie mutation physique et infection médiatique ; La Mouche élève la métamorphose au rang de tragédie existentielle. L'un de ses “meilleurs” films ? Peut-être Faux-Semblants, un body horror psychique où la transgression, intériorisée, corrompt le lien gémellaire avec une froideur clinique absolue. Sa démarche créative, qu'il décrit comme instinctive et viscérale, ne relève pas de l'irrationnel pur. Elle obéit à une logique organique et souterraine. Le défi pour nous, spectateurs, est d'accepter cette immersion dans l'étrangeté fondamentale. Comprendre Cronenberg, c'est accepter de se laisser transfigurer par son regard, pour entrevoir, au-delà de la chair et de la peur, les contours mouvants de notre propre condition.



Pourtant, au cœur même de cette exploration radicale de l'avenir et de la mutation, surgit une dimension plus inattendue : Cronenberg est aussi, profondément, un cinéaste de la nostalgie. Non pas une nostalgie douce et consolatrice, mais une nostalgie mélancolique et corrosive pour un état d'être qui se dérobe. Ses personnages, dans leur quête désespérée de transcendance par la technologie ou la chair nouvelle, pleurent souvent une humanité perdue, une innocence corporelle et psychique révolue. Seth Brundle, dans La Mouche, se souvient avec une douleur aiguë de l'homme qu'il était, avant que la science ne le trahisse. Les frères Mantle dans Faux-Semblants sont hantés par la pureté symbiotique originelle de leur lien, désormais perverti. Même la « new flesh » de Vidéodrome est un idéal brutal qui naît du constat d'un corps devenu obsolète, désuet.



Cette nostalgie ne regarde pas vers un passé idéalisé, mais constate avec une lucidité tragique l'érosion de l'humain par le progrès qu'il a lui-même engendré. En nous projetant dans un futur de chair et de circuits, Cronenberg nous fait en réalité regretter le présent, ce corps fragile et familier dont nous prenons conscience de la précarité au moment même où nous le voyons se défaire. Ainsi, derrière le prophète de la transgression se cache un élégiste de l'être, qui filme la métamorphose comme la dernière et douloureuse étape avant la disparition de l'homme tel que nous le connaissions.


Sa violence ultime est peut-être celle du deuil : le deuil de notre propre nature, que nous regardons, fascinés et horrifiés, se métamorphoser sous nos yeux.