Le roman
J'ai longtemps travaillé sur une adaptation des Gardiennes, d'Ernest Pérochon, qui se situe aussi pendant la Guerre de 14 loin du front, en Auvergne, pendant que les femmes gardaient la terre. Le film ne s'est pas fait, mais le producteur Jean-Pierre Guérin en avait entendu parler et il m'a proposé d'adapter La Peur. J'ai beaucoup lu sur 14-18, c'est sans doute lié à mon enfance : ma grand-mère m'a énormément parlé de la Grande Guerre, et de la Seconde, une mémoire s'est transmise. Dans les manuels d’Histoire, on devrait remplacer la Grande Guerre par la "Grande catastrophe"...
La Peur, Gabriel Chevallier l'écrit quinze ans après son expérience du front, du temps a passé, malgré ses efforts quelque chose s'est policé. Il fallait que je revienne à l'instant où ce texte aurait dû s'écrire, comme une sorte de journal au présent. Je voulais aussi, par rapport à mon histoire, qu'il y ait une séquence en patois, en l'occurrence en occitan, une langue que j'ai entendue depuis mon enfance. Dans cette guerre, les types arrivaient de la France entière, avec leurs dialectes, certains étaient analphabètes, peut-être avaient-ils du mal à entendre les ordres que leur donnait tel ou tel lieutenant parisien... Cela fait un lien avec mon film, Le Souffle.
Otto Dix et la Syrie
J'avais beaucoup lu, donc, sur la Guerre de 14, mais aussi regardé des daguerréotypes, qui ne montraient pas du tout les combats, plutôt les soldats au repos, loin du front. C’était finalement tranquille : la popote, une cagna, des artilleurs posant avec des masques à gaz, des corvées d’eau, un canon explosé, des ruines, un dirigeable dans le ciel...
L'envers de cela, je l'ai trouvé dans les dessins du peintre et graveur allemand Otto Dix, que je connaissais déjà, mais dont j'ai vu en Belgique une exposition saisissante. Les croquis de Goya, dès qu'on évoque une guerre, sont aussi présents à l'esprit. Tout est là en ce qui concerne le cauchemar. Les films sur la guerre de 14, j'en ai vu. Ma référence, c'était plutôt la Syrie. Sur le tournage, je ne parlais que de Kobané, la manière qu'ont eue les combattants de construire des petites tranchées, de bricoler eux-mêmes leurs armes.
Un ventre
J’imaginais le film comme un ventre humain avec tous ses organes, plus ou moins sains ou détraqués. Je l’ai imaginé, sur le papier, comme un grand labyrinthe avec ses boyaux, ses tranchées, ses veines. En effet, j’ai fait un film viscéral. Tout le décor est un ventre. Le ventre de Gabriel, le personnage principal, mais aussi le ventre des autres. C’est dans ce ventre masculin, violent, sourd, " avec la peur au ventre ", que Gabriel évolue. Le ventre maternel, protecteur, est à jamais oublié.
J’étais obsédé par cette idée que le ventre des hommes, leurs viscères qui pouvaient finir par pendre à l’extérieur de l’enveloppe charnelle, leurs boyaux encrassés par une nourriture infecte, et une gnôle brûlante, leurs organes abîmés par tant d’épreuves, allaient créer ce grand labyrinthe où l’on allait pouvoir " se faire de la bile ". C’est le ventre des enfers dont il est question, et rien d’autre. Qui dit enfer dit " Catabase ", la descente au pays des ombres de la mythologique grecque, comme une épreuve initiatique. Cette grande destruction dont on parle, le désastre et ses expressions traumatisantes, hallucinatrices, voilà ce que je voulais montrer.
Les décors
La première scène fonctionne comme un petit théâtre de la cruauté, qui bascule d'emblée le film dans le grotesque. Je n'avais pas le choix : au Canada, où le film a été tourné, il n'y a pas de rues pavées, de vieilles villes qui évoquent les villages français. J'ai imaginé de créer ce théâtre. Le ralenti crée un décalage entre le chant nationaliste des personnages et le fait qu'ils lynchent un pacifiste. Ces hommes appellent à la guerre, trois jours plus tôt la moitié d'entre eux était peut-être pour la paix, mais entretemps Jaurès a été assassiné...
La caméra Red Dragon Epic en 4K donne une belle définition d'image, elle a permis une grande précision des plans larges : par exemple cette image, à laquelle je tenais beaucoup, du dragon à cheval qui s'enlise. Parce que 14-18, c'est la fin d'un monde, la mort d'une aristocratie aussi - avec sa cuirasse, ce type a l'air de sortir des guerres napoléoniennes.
Survivre
Je pensais chaque jour : " Comment revient-on de cet enfer ? Qu’est ce que c’est que d’être un rescapé, un survivant ? Comment vivre après tout cela ? " La Grande Guerre, par sa dimension mondiale, par sa durée, par son poids, est devenue un cas d’école pour une réflexion sur ce qui est la matière même de l’Histoire : le poids des morts sur les vivants.
Le style
Au cinéma, l’Histoire avec un " H " et la reconstitution historique ne m’intéressent pas. Je m’ennuie devant cette fausseté. Je préfère me référer à la littérature. C’est l’histoire avec un " h " qui m’intéresse. La petite histoire des vivants et des morts. Au fil du film, l’image se transforme. Sa texture monochrome, ses pauvres couleurs se délavent (à l’opposé des archives colorées de la Grande Guerre). Je parlerais plutôt de visions. C’est un monde monochrome en contraste avec l’arrière, les villes enluminées, la nature et ses couleurs saisonnières. Le film est dans un " ton camouflé ", sans être du noir et blanc. Au son, une symphonie de bruits et de silence, en mélange. Et l'effet giratoire que prennent les explosions dans le casque des Poilus.
Les acteurs
Je voulais des acteurs qui n'avaient pas encore tourné, même dans des courts-métrages. À l'exception de Patrick De Valette, qui joue Ferdinand. Lui, c'est différent, c'est un clown, et je suppose que le nom du personnage est un clin d'oeil au Casse-pipe de Céline...
Nino Rocher, qui joue Gabriel, n’avait jamais tourné au cinéma. On a passé beaucoup de temps ensemble, on a appris à se connaître, on a travaillé aussi avec quelques repères psychologiques. Mais, au tournage, je l'ai empêché de jouer, je ne voulais pas qu'il prenne des intonations de théâtre. Je l'ai mis dans l'effort et je l’ai empêché de " jouer ". Je ne voulais pas d’un acteur professionnel qui attend qu'on s’occupe de lui comme un petit enfant, je voulais qu'il soit dedans 24h sur 24, et comme j'ai pris des garçons plutôt physiques, ça marchait bien : et puis, c'est plus intéressant de travailler sur la fatigue, on saisit des choses différentes. Par exemple, Pierre-Martial Gaillard, qui joue Nègre, je l'ai trouvé à Montréal, c'est un cuistot grenoblois, il n'avait jamais vu une caméra de sa vie !