Damien Manivel : Nous nous sommes rencontrés quand Rémi était adolescent pour mon court-métrage La dame au chien. C’était une évidence de travailler avec lui dès que je l’ai rencontré. Un vrai coup de cœur. J’ai réadapté le scénario du film pour son corps, sa façon de parler si particulière et il a apporté cette touche burlesque qui depuis n’a plus quitté mon cinéma.
Rémi Taffanel : Pour moi cette première expérience a été vraiment impressionnante. Je n’aurais jamais pensé jouer dans un film à 14 ans. J’étais impressionné par la présence de l’actrice, du chien, du huis clos, du tournage. Tout ! J’étais encore naïf et ce n’est que quelques années après que j’ai perçu tous les sous-entendus et les ambiguïtés du film et des avances que faisait la dame à l’adolescent.
Damien Manivel : Je ne voulais pas que Rémi lise le scénario, mais le premier jour sur le plateau, il m’a demandé pourquoi à la page 4, j’avais écrit que le garçon était " infiniment maladroit " ! Il connaissait déjà le scénario par cœur ! Il n’y avait plus de frontière entre le personnage et son interprète et finalement, cela m’a aidé. Pour Un jeune poète, ça a démarré différemment...
Rémi Taffanel : Le 9 juillet 2013, j’envoie un texto à Damien pour lui annoncer que je viens d’avoir mon Bac et que les choses sérieuses commencent pour moi. J’ai envie de retravailler avec lui et je le lui dis.
Damien Manivel : J’ai immédiatement pris son message comme un signe, il fallait faire un film cet été-là. J’avais fait le portrait de Rémi à 14 ans, cette nouvelle aventure documenterait l’été de ses 18 ans, sa sortie de l’adolescence. J’ai pensé à une histoire qui se situerait à Sète, la ville de Paul Valéry. Un récit avec une ligne claire, simple comme un conte : la recherche d’inspiration d’un jeune poète. Entre son texto et le début du tournage, il s’est passé moins d’un mois ! J’ai demandé à Rémi de s’imprégner de poésie, de lire beaucoup, en espérant que ça allait déclencher quelque chose : il s’est mis à écrire ses propres poèmes. J’ai fabriqué la fiction à partir de là et de mon côté, j’ai esquissé une cinquantaine de situations qui nous permettraient de suivre une trame sur le tournage tout en laissant libre court à l’improvisation et aux rencontres. Aujourd’hui, je pense que le personnage du jeune poète qu’incarne Rémi a été le véhicule idéal pour exprimer l’extrême sensibilité et les tourments qui l’habitent à son âge.
RT : Ce personnage est maladroit et naïf, très enfant, c’est un peu comme Micromegas qui débarquerait à notre époque ! Damien m’avait dit : " C’est l’histoire d’un jeune homme qui arrive à Sète, il vient d’avoir son bac, il est fan de Paul Valéry et veut devenir poète ". Dans son parcours initiatique, la poésie c’est avant tout vivre des rencontres et faire des expériences universelles, même extrêmes. La solitude, en parlant avec un mort au cimetière, l’amour avec Léonore, la tristesse quand il ne la revoit plus, la mélancolie quand il se bourre la gueule...
DM : Le film a un côté comique, je reprends des clichés sur la figure du poète, on n’est pas du tout dans le réalisme autant pour le personnage que pour les décors... Les spectateurs qui voient mes films ont toujours l’impression que la mise en scène est très carrée. Mais il y a beaucoup d’improvisation. J’aime l’idée d’une forme qui soit tenue et vivante, jamais austère. Pour obtenir cela, il fallait mettre Rémi en situation de risque, même s’il n’était pas forcément toujours d’accord avec ce que je proposais !
RT : Comme les séquences où je déambule dans les rues, ivre et où je vomis ! Je me sentais comme Ulysse attaché à un poteau, se prenant toutes les sensations dans la gueule !
DM : Sauf que depuis le début tu me demandais à quel moment on tournerait ça ! Tu m’as dit qu’il était hors de question de jouer l’ivresse sans boire vraiment. Le film s’est fait à quatre mains, sans oublier l’équipe technique, bien sûr. Mais j’y ai mis des choses qui m’appartiennent et Rémi également. C’est un mélange de nos deux personnalités. Le côté obsessionnel du personnage, c’est plus de mon côté, le côté rêveur, c’est plutôt Rémi.
RT : J’ai vu ce personnage comme un garçon décalé, un archétype du jeune poète de Rilke, qui demande à son maître si ses vers sont bons et qui cherche en lui la raison pour laquelle il doit écrire.
DM : Plus que de poésie, le film parle de nos ardeurs, de nos rêves, de nos difficultés à nous exprimer et à grandir. Le personnage rencontre beaucoup d’obstacles. Il n’y a pas d’hostilité à son encontre, mais un manque de réponses du monde. Il se termine sur une ouverture mais aussi sur un profond doute en posant la question : " Est ce que tout ça vaut vraiment le coup ? Est-ce que je continue ou est-ce que j’arrête?".
J’adore le burlesque et chacun de mes films est une tentative pour travailler cette matière. C’est sans doute Rémi qui m’a poussé dans cette voie... avec son grand corps, ses longs bras, j’essaye autant que possible de filmer sa silhouette et il se met souvent dans des situations inconfortables et drôles. Ensuite, je crois que mon parcours en tant que circassien et danseur m’a beaucoup influencé dans ce plaisir de filmer les gestes et de raconter avec le corps. Les films de Tati, Tsai Ming Liang et Roy Andersson me bouleversent littéralement.
Le film a été écrit rapidement, dans une urgence, et tourné en seulement 10 jours. C’est ma société de production MLD Films qui l’a produit et j’ai investi de l’argent personnel. L’équipe y a mis beaucoup du sien et nous avons vécu une aventure risquée mais qui a du sens. Aujourd’hui le parcours du film en festivals internationaux, sa distribution à l’étranger et en France sont de vraies récompenses qui m’encouragent à poursuivre mon travail. J’ai envie d’arpenter des formes nouvelles et de prendre des risques.