Comment est née l’idée de May in the Summer ?

C’était en plein montage de mon premier long métrage, Amerrika, dont May in the Summer constitue en quelque sorte le pendant. Mes parents ont immigré du Moyen-Orient aux Etats-Unis avant ma naissance dans le Nebraska. Ensuite, j’ai grandi dans l’Ohio tout en retournant régulièrement en Jordanie. Et j’ai réalisé assez vite que, quoi qu’il arrive, je serai toujours considérée comme une femme arabe aux yeux des Américains et comme une Américaine dans les pays arabes. Donc après avoir évoqué la première partie de cet aspect identitaire sans Amerrika, j’ai eu envie d’explorer la deuxième dans May in the Summer.

Pour vous, il était évident que le vecteur en serait une histoire de famille et de soeurs ?

Oui. D’abord par goût personnel car, comme spectatrice, je suis très cliente des films où il est question de frères et de soeurs. Mais surtout parce que j’ai moi-même des soeurs et que je ne manque donc pas d’inspiration sur ce sujet ! J’ai grandi en passant chaque été en Jordanie chez mes grands-parents avec ma mère et mes soeurs. On dormait sur des matelas pneumatiques à même le sol sans la moindre intimité possible : le terreau idéal pour des clashs à répétition !

De plus, quand mes parents se sont séparés - j’avais 17 ans à l’époque, ma mère est repartie en Jordanie pour se rapprocher de sa famille et j’ai donc passé encore plus de temps là-bas. Cette rupture familiale a toujours été une blessure à laquelle j’ai voulu me confronter. May in the Summer m’a permis enfin de le faire à travers le personnage incarné par Hiam Abbass.

Votre film montre le mariage interculturel et interreligieux comme source de conflit. Est-ce là encore une part autobiographique ?

Dans ma vie, j’ai eu un certain nombre de petits copains dont ma mère désapprouvait la fréquentation. Et tenter de concilier, tant bien que mal, son désaccord et mes envies a bien évidemment nourri l’histoire que je raconte ici.

Pour autant, je ne pense pas que ce film se limite à mon cas. L’attitude de ma mère n’est que le révélateur d’une terrible réalité : les mariages interculturels et interreligieux ne sont pas seulement désapprouvés dans les sociétés moyennes orientales mais bel et bien interdits ! Et May in the Summer me permet d’explorer aussi ce fléau qui contamine toujours le Moyen Orient. Car, plus largement, chacun dans la famille de May souffre du regard des autres et se retrouve jugé à un moment ou à un autre : l’une parce qu’elle aime une personne du même sexe qu’elle, un autre parce qu’il a quitté son épouse pour une femme plus jeune, et May parce qu’elle s’apprête à épouser un musulman alors qu’elle est chrétienne.

C’était important pour moi de parler de cela, de partir d’une histoire inscrite dans une culture particulière pour tendre vers quelque chose d’universel.

L’écriture a-t-elle été difficile ?

Ce fut un vrai challenge pour moi, et tout particulièrement le voyage intérieur de May qui va, petit à petit, comprendre qui elle est vraiment. Au départ, elle veut surtout apparaître comme parfaite, sans le moindre défaut ni problème. Son mariage participe d’ailleurs de cette logique. Et puis la machine va se gripper. Toute la complexité pour moi a été d’arriver à montrer son combat intérieur contre elle-même jusqu’à accepter sa vulnérabilité et comprendre qu’elle est aussi fragile et paumée que les autres.

Quand avez-vous décidé de jouer May ?

Pendant l’écriture, je n’y ai pas pensé une seule seconde. Nous avons démarré le casting, et moi j’avais cette idée très précise de qui je voulais pour jouer May : une actrice qui parle aussi bien anglais qu’arabe et dégage autant de force que de vulnérabilité. Après un an de recherches, nous n’avions toujours pas réussi à dénicher la perle rare. C’est à ce moment-là que l’on a commencé à me dire : « pourquoi tu ne la jouerais pas toi-même ? ». Mais je n’y prêtais pas vraiment attention.

Et puis, parallèlement, une amie réalisatrice m’a convaincu de passer une audition pour son film à elle. Quand elle m’a offert le rôle, j’ai évidemment pensé à celui de May, mais je ne me sentais vraiment pas capable d’être à la fois devant et derrière la caméra. Un autre ami m’a alors convaincue de faire des essais filmés. Il a pris ensuite l’initiative d’envoyer ma vidéo - avec celles des trois comédiennes qui constituaient alors mes premiers choix - à une tierce personne qui ne savait absolument rien du film ni de moi. Et c’est elle qui a tranché… en ma faveur ! De leurs côtés, ma directrice de casting et mes producteurs m’assuraient que c’était le choix le plus évident. Alors, j’ai cédé… Mais je vous assure que je tombais des nues.

Comment avez-vous vécu cette première expérience de comédienne ?

Je ne me suis jamais sentie aussi vulnérable. D’ailleurs je ne m’en serais jamais sortie sans l’aide d’un ami, Hal Lehrman, qui a proposé de me coacher. Pendant un an et demi, nous avons travaillé sur un axe unique : comment réaliser et jouer en même temps.

Quand vous dirigez les autres, vous contrôlez tout, vous devez aussi avoir une conscience précise de chaque élément qui vous entoure, or jouer exige exactement l’inverse, il s’agit de lâcher prise. Sans Hal, je sais que je n’aurais jamais été capable de le faire, surtout en tournant en Jordanie sous une chaleur caniculaire et avec la pression du temps qu’implique le budget d’un film indépendant. Il y a eu évidemment des matins où je me suis levée totalement perdue, mais tout cela s’est révélé très excitant à faire. Ce manque d’assurance en moi et cette vulnérabilité avaient l’avantage de correspondre parfaitement à l’état d’esprit de May.

Vous retrouvez deux actrices que vous aviez déjà dirigées dans Amerrika : Hiam Abbass dans le rôle de la mère de May et Alia Shawkat dans celui de sa petite soeur. C’était une évidence dès l’écriture ?

Oui. J’avais très envie de les diriger à nouveau. Dès que j’ai commencé à écrire May in the Summer, j’ai su que l’une et l’autre seraient parfaites pour leurs rôles. Sur Amerrika, j’avais découvert à quel point Hiam était hilarante. Et comme on a l’habitude de ne la voir que dans des rôles sérieux, j’avais envie de lui offrir un personnage où elle pourrait déployer sa fantaisie, sachant que sa gravité de façade me servirait à surprendre le spectateur.

Quant à Alia, au-delà de son immense talent d’actrice, et en dépit de sa jeunesse, c’est une nature incroyable, pleine d’assurance sur qui elle est et ce qu’elle sait faire, le tout avec un sens de l’humour imparable ! Sa personnalité a vraiment nourri le personnage de Dalia pendant que je l’écrivais.

Nadine Malouf qui joue la troisième soeur, Yasmine, fait ici ses débuts au cinéma. Comment l’avez-vous trouvée ?

J’ai travaillé avec une directrice de casting new-yorkaise, Cindy Tolan, et c’est précisément à New-York qu’on a repéré Nadine qui était venue passer une audition. Son énergie et l’insouciance qui émanait d’elle correspondaient parfaitement au personnage tel que je l’avais imaginé.

Pourquoi avoir choisi Bill Pullman pour jouer le père de May ?

J’ai pensé tout de suite à Bill, dont je suis fan depuis Nuits blanches à Seattle, car il est aussi impressionnant dans l’émotion que dans la comédie. J’ai été vraiment ébahie qu’il accepte ! Non seulement parce qu’il s’agissait d’un tout petit film indépendant mais aussi parce que cela impliquait, pour lui, de passer plusieurs semaines à l’autre bout du monde. Il s’est révélé sur le plateau aussi brillant que généreux avec ses partenaires, dont beaucoup étaient évidemment intimidés à l’idée de lui donner la réplique. A commencer par moi ! Ce qui m’a le plus frappée chez lui est sans conteste sa curiosité pour la culture de la Jordanie et son appétit pour rencontrer les gens sur place. Avant le tournage, il a visité le pays dans ses moindres recoins, ses déserts comme ses villes, afin de s’imprégner de l’ambiance et de la culture. C’était essentiel pour lui, qu’il s’agisse de construire son personnage, mais aussi de son propre plaisir. Bill est un être rare.

L’alchimie, qui règne à l’écran entre vos comédiens, est particulièrement frappante…

Les comédiens sont arrivés environ une semaine et demie avant le début du tournage pour s’acclimater à la Jordanie, sa culture et sa météo. Du coup, nous avons pris le temps de nous voir, de discuter de tout et de rien, de nous familiariser les uns avec les autres, et de créer ainsi les bases de cette dynamique familiale que vous évoquez.

Il était évident pour vous que May in the Summer ne pouvait être tourné ailleurs qu’en Jordanie ?

Oui. D’abord ma connaissance de la Jordanie m’a aidée dès l’écriture quand j’imaginais des scènes en fonction de certains endroits où je voulais poser ma caméra. Ensuite, j’ai vu, au fil des années, ce pays se métamorphoser de manière fascinante. Et plus précisément s’américaniser ! Voilà seulement 20 ans, il était impossible de trouver la moindre marque américaine dans un supermarché. Aujourd’hui, elles ont pignon sur rue à Amman !

Cette ville symbolise en fait la parfaite convergence des deux identités qui me constituent. Tourner là-bas sonnait donc comme une évidence car mon film ambitionne de montrer précisément la contradiction entre ce mépris pour la politique étrangère américaine et cette fascination pour sa culture, de KFC à Jennifer Lopez en passant par Pirates des Caraïbes, le tout dans une capitale puissante du monde arabe et islamique. On ne retrouve d’ailleurs ce mélange dans aucune autre ville arabe. (...)

Justement choisir la Mer Morte comme le lieu d’enterrement de vie de jeune fille de May signifiait quelque chose de particulier dans votre esprit ?

Absolument. Je vais dans cet endroit depuis que je suis toute gamine. Je voulais en capturer la dualité : la quiétude sereine qui s’en dégage alors que la Palestine, terre de conflits, est à deux pas. C’est devenu aussi le lieu favori de « springbreaks » tous plus bruyants et tonitruants les uns que les autres. Pour un film qui ambitionne de montrer l’aspect contradictoire des choses, la Mer Morte était donc un passage obligé.

Qu’avez-vous ressenti en tournant dans ce pays que vous connaissez si bien ?

J’ai eu la chance de participer au développement de l’industrie du cinéma jordanien. J’avais en effet tourné mon premier court en Cisjordanie en 2005 ainsi qu’une petite partie d’Amerrika. C’est assez gratifiant de contribuer à un tel développement surtout que les films tournés en Jordanie sont censés habituellement se passer en Irak, en Palestine voire en Afghanistan, du coup ces tournages se déroulent essentiellement dans les villages et les déserts près des frontières. May in the Summer, au-delà d’être filmé en Jordanie parce que son intrigue s’y déroule, fait de ce pays un personnage à part entière en ambitionnant de révéler son aspect cosmopolite méconnu. Ce film est comme une lettre d’amour à la Jordanie.

Pensez-vous que vos films peuvent favoriser les discussions entre les cultures et changer le regard et les idées préconçues de certains ?

Je l’espère ! Si je suis devenue réalisatrice, c’est aussi pour témoigner de mon parcours, de ma culture et des expériences que j’ai vécues. Je ne voyais jamais ça nulle part à l’écran. Or, dans le dialogue entre mes deux cultures, occidentales et orientales, il y a énormément d’idées préconçues. Je le sais d’autant mieux que j’ai grandi avec elles en passant mon temps à essayer de les corriger et, par là-même, à justifier qui j’étais.

Donc dans mes films, j’ambitionne de faire voler en éclat ces préjugés, en montrant les différentes facettes de la culture arabe qui ne se résume pas à la caricature simpliste qu’on en fait trop souvent.

L’accueil enthousiaste qu’avait reçu Amerrika vous a-t-il aidé dans ce nouveau projet ou au contraire mis une pression supplémentaire ?

J’ai ressenti cette pression pendant l’écriture, mais elle a disparu sur le plateau. J’étais tellement concentrée que rien ne pouvait m’atteindre. Et puis elle a ressurgi au moment de la première projection du film au festival de Sundance où il ouvrait la compétition américaine. Personne ne m’attendait avec Amerrika, mais là je ne pouvais pas me cacher. J’étais vraiment nerveuse. J’avais forcément peur de décevoir et c’est pour cela que l’accueil que j’ai reçu m’a énormément touchée et rassurée.