Comment ce premier long-métrage est-il né ?
C’est mon court-métrage de deuxième année à la New-York University, Victoria para Chino, qui a donné naissance à Sin nombre. Quand j’ai écrit Victoria para Chino, je voulais faire un film qui dise quelque chose de l’époque actuelle, mais je n’avais pas encore d’idée précise. Et puis j’ai lu un article en « une » du New York Times qui avait pour sujet un camion rempli d’immigrés, abandonné au Texas sous une chaleur suffocante : dix-neuf d’entre eux étaient morts, asphyxiés ou déshydratés, y compris un père et son fils de 5 ans. Je n’étais pas sûr d’être capable de raconter une histoire pareille et j’ai commencé à faire des recherches sur l’immigration clandestine. Bien qu’ayant vécu en Californie – avec un beau-père d’origine mexicaine qui menaçait de m’envoyer récolter les fruits si je n’étais pas sage –, et ayant régulièrement entendu parler des histoires d’immigration clandestine, je ne m’étais jamais vraiment intéressé au sujet. Pour des raisons que je ne m’explique pas, cette histoire m’a forcé à redécouvrir quelque chose qui avait toujours été autour de moi. En faisant des recherches et en tournant au Mexique, j’ai entendu parler du côté latino-américain de l’immigration. On s’imagine un seul trajet : Mexique - Etats-Unis, mais en réalité il y a des Honduriens, des Guatémaltèques et des Nicaraguayens qui voyagent vers le Nord pour arriver au Mexique et de là, continuent jusqu’aux Etats-Unis. Traverser le Mexique est peut-être plus dangereux que traverser la frontière américaine.
Pourquoi avez-vous décidé d’aller sur place?
Je trouvais bizarre qu’on puisse tirer profit de l’histoire de vrais gens risquant leurs propres vies sans aller sur place et partager un peu le risque… Au cours de l’été 2005, je suis allé au Chiapas et à Tapachula avec des amis qui avaient travaillé sur mon court-métrage. Nous avons parlé avec la police locale, visité des prisons où nous avons rencontré des membres de gangs qui ont participé au trafic clandestin d’immigrés. Nous sommes allés jusqu’à la frontière où nous avons vu des radeaux sur le fleuve Suchiate entre le Guatemala et le Mexique. Nous avons rencontré des immigrés dans des gares, des dépôts, des foyers, dont un qui est réservé à ceux qui ont été blessés dans les trains : des gamins de 16 ans qui ont perdu leurs deux jambes, par exemple. Ces gens-là étaient en route vers le Nord, vers une vie nouvelle pour eux et leur famille et ils se retrouvent immobilisés et blessés, loin de tout. Une nuit, à 2 heures du matin, j’ai abandonné mes amis et j’ai sauté dans un train de marchandises avec deux Honduriens que j’avais rencontrés la veille. Je les avais invités à dormir à mon hôtel au lieu de passer la nuit au dépôt. Nous avons tous sauté sur le train et nous avons traversé le Chiapas. Ce qui s’est passé au cours de ces 27 heures de voyage constitue la base de Sin nombre : l’attaque des bandits à laquelle nous avons assisté de loin et la camaraderie parmi les immigrés ont enrichi mon idée de départ.
Comment s’est déroulé ce voyage ?
Il ne s’était pas passé trois heures que le train a été attaqué. Il s’était arrêté et j’ai entendu des coups de feu, qui résonnent toujours plus fort qu’au cinéma, et les voix des immigrants qui disaient : « Pandillas ! Pandillas ! » Des bandits, des bandits! Je n’ai pas bougé, le train a redémarré. Au matin, j’ai appris qu’un clandestin guatémaltèque qui ne voulait pas donner son argent avait été tué et jeté du train… Au total, j’ai fait trois voyages successifs. J’ai vu parfois des choses inimaginables, mais dans la seconde, tout rentrait dans l’ordre. Le voyage est d’une banalité étrange, c’est surprenant. J’ai adopté la philosophie ambiante: quoi qu’il arrive, que ce soit bien ou pas bien, on est entre les mains de Dieu. Si on se retrouve sur le toit d’un train, complètement déshydraté, on se dit: « Il va pleuvoir. On récoltera de l’eau. » Si des bandits attaquent le train: « On va s’enfuir et on reviendra quand les bandits seront partis. » Il ne faut jamais dramatiser. Instinct de survie, peut-être.
Qu’avez-vous appris des immigrés qui vous a permis de raconter cette histoire ?
Tous les immigrés que j’ai rencontrés savaient que le voyage et cette vie qui les attendait seraient durs. Aucun d’eux ne s’attendait à une vie de rêve avec de l’argent facile. Plus personne n’a cette vision utopique. Tous font le voyage par nécessité. Chez eux, ils gagnent 45 lempiras par jour et le lait en coûte 15. Certains ne gagnent pas assez pour nourrir leur famille dans ce pays où l’économie est en pleine crise. Au début, je me suis senti évidemment mal à l’aise parmi les clandestins. Pourtant, assez vite, j’ai été accepté comme une présence étrange, mais tolérée. Nous avons ri ensemble en échangeant nos histoires, nous avons souffert ensemble de la chaleur, et nous nous sommes entraidés sous l’orage et lors des descentes de police. J’ai eu peu à peu l’impression d’accumuler suffisamment d’expérience pour en tirer un film. Ce n’était pas comme une « mission », mais presque par accident, l’histoire que j’étais en train d’écrire était un peu devenue la mienne. Quand je disais à mes compagnons de voyage qu’il s’agissait d’un film, pas d’un reportage journalistique, ils étaient plutôt amusés. Ils n’étaient pas gênés que je sois un « gringo » – même si l’un d’entre eux m’a demandé si j’allais donner le rôle principal à Leonardo DiCaprio. A la fin du voyage, je me suis senti responsable et redevable. Je devais raconter leur histoire.