Pourquoi le milieu de la coiffure ?

Au départ, le propos du film m’était très proche. J'ai eu vite envie, ou besoin, de m’éloigner de moi-même, d’aller voir ailleurs. Écrire, ça peut être un alibi en or pour aller là où on n’est pas sensé aller, rencontrer des gens qu’on n’est pas sensé rencontrer... J’ai eu tôt l’idée de la coiffure, je ne sais plus comment, c’était une intuition bonne, car en allant dans les lycées professionnels regarder ce qui s’y passait, j’ai vu se cristalliser sous mes yeux beaucoup de questions que j’avais envie d’aborder - la découverte et l’acceptation de sa propre féminité, le regard des autres, le regard sur soi... J’ai assisté à des scènes qui, l’air de rien, révélaient des choses très vio­lentes, très fortes. Je n’avais plus qu’à les mettre en forme... La plupart des scènes du lycée ont été écrites sur cette base réelle.

Votre projet était-il aussi guidé par le désir de filmer des gestes de coiffure ?

C’est lors du tournage de ces scènes silencieuses que j’ai eu vraiment la sensation de faire du cinéma... La scène où Solange coiffe sa mère ou celle où elle coupe les cheveux de Manuel sont parmi celles que j’ai eu le plus de plaisir à filmer. L’idée que le désir, ou une forme de complicité sensuelle, puissent passer par ces gestes-là me touche beaucoup. Solange a tellement de mal avec le “charnel”, à ce stade de l’histoire - c’est pour elle la seule façon d’être en contact physique avec les autres.

Les Autres filles est votre premier long métrage. Quel est votre parcours ?

Au départ, je ne me destinais pas à réaliser des films, j’ai fait la FÉMIS dans le département “scénario”. J’ai un peu de mal avec le “collectif”, et l’idée de travailler en équipe, d’être au centre des regards... Je pensais que ma place était dans l’ombre, en train d’écrire dans mon coin, sans témoins. Et puis je me suis retrouvée à écrire seule Les Autres filles, qui était mon scénario de fin d’études.

Vous n’avez pas pensé à en confier la réalisation à quelqu’un d’autre ?

J’ai rencontré Philippe Faucon, dont j’aime beaucoup le travail...Il est l’un des pre­miers à m’avoir encouragée à réaliser le film moi-même. Il aimait beaucoup le scénario, et je crois qu’il a senti que mon désir, même s’il n’était pas avoué, était d’aller seule au bout de l’aventure.

J’ai présenté le projet au CNC et j’ai eu l’aide à la maquette, grâce à laquelle j’ai pu tourner mon premier court métrage, Solène change de tête. Moins d’un an après, j’en ai réalisé un autre, Roule ma poule. Ces films m’ont permis de démystifier un peu le plateau, et de me rendre compte que malgré la peur, j’aime vraiment ça, tourner. C’est un défi passionnant pour moi d’affronter la part technique et collective d’un tournage.

Comment avez-vous trouvé Julie Leclercq ? Elle voulait faire du cinéma ?

Elle n’y avait jamais pensé... C’est sa mère qui l’a poussée à répondre à une annonce qu’avait fait passer mon directeur de casting dans La Dépêche du Midi. Elle est venue sans y croire, avec son espèce d’attitude “rebel without a cause”... Elle est très réservée, elle ne se livre pas, c’est difficile de savoir ce qu’elle pense, ce qu’elle ressent. Je crois que c’est l’une des choses qui m’ont le plus séduites chez elle, ce mystère. Le film fini, elle continue à m’intriguer. Elle est un mélange de maturité inexplicable et d’enfance, mais je pense qu’elle a un peu de mal à être une “jeune fille” - en cela, elle ressemble au personnage de Solange, et je pouvais me recon­naître en elle.

Comment s’est passé le travail avec elle ?

Je lui ai fait passer pas mal d’essais, sur différentes scènes du film, avec différents “partenaires”. Elle s’est prise au jeu - parce qu’elle aime vraiment jouer, je crois. Elle a l’intuition du jeu.

Après l’avoir choisie, j’ai répété avec elle pendant plus d’un mois, tous les jours. Entre ces répétitions et le tournage, il s’est passé un peu de temps pendant lequel elle a eu le temps de digérer le travail qu’on avait fait ensemble et de s’approprier le personnage.

Sur le tournage, elle s’est rarement départie de son côté “ oh là là, faut y aller... ”. Faire du cinéma n’était pas un fantasme pour elle, elle n’avait pas ce côté “prête à tout” qu’ont parfois les jeunes comédiens - en fait, elle ne semblait prête à rien ! Je n’étais jamais sûre de ce qu’elle allait faire, j’ai souvent eu peur qu’elle me lâche, qu’elle ne donne rien, voire qu’elle refuse de tourner certaines scènes !... Pourtant dès que je lançais l’action, c’était très étonnant, elle était complètement le personnage, elle était absolument juste. Finalement elle a tout fait, et pas à moitié.

Sa capacité à se métamorphoser au cours du film est assez impressionnante... Vous aviez beaucoup parlé de cet aspect du personnage ?

Non. Je ne crois pas que c’est une chose qui peut se jouer... Autant que possible, nous avons tourné “dans l’ordre” - j’ai fait le pari que le tournage la ferait changer dans le même sens que le personnage, dans le sens d’une libération, d’un épanouissement... C’est heureusement ce qui s’est passé !... Son identification au personnage de Solange, très forte, a fait qu’elle a suivi, je crois, un parcours assez similaire au sien. Elle a petit à petit trouvé sa place au sein de l’équipe et avec les autres acteurs. Je pense que le fait d’être autant regardée, filmée, photographiée... et aussi habillée, coiffée, maquillée, lui ont donné de l’assurance. Et puis les changements de coiffures, qui sont réels, imposent une transformation physique qu’elle a subie autant dans la réalité que dans la fiction...

Et pour les autres filles du film, c’était également leur premier rôle ?

Oui, on les a toutes trouvées à Toulouse - dans des lycées, dans des cours de théâtre, dans la rue.

Comment travaille-t-on avec tout un groupe de jeunes filles dont c’est le premier rôle ?

J’ai fait un peu de théâtre amateur comme comédienne... Au début des répétitions, je leur faisais faire des exercices que j’avais appris dans ce cours, on chantait, on dansait n’importe comment... Mine de rien, ça marche, on arrête de s’observer, et le groupe se crée sans que personne ne s’en rende compte. Avec des filles de cet âge-là, c’est assez facile : elles ne se connaissaient pas avant et ne se voient plus guère aujourd’hui, mais le temps des répétitions et du tournage c’était “à la vie à la mort”.

Comment leur expliquiez-vous leur rôle ?

Je n’explique pas grand chose, je suis assez instinctive. Je les ai choisies pour ce qu’elles étaient, pour ce que je devinais d’elles : leurs personnalités, leurs voix, leurs physiques, leur façons de bouger et de parler, d’être avec les autres présentaient des traits communs avec les personnages qu’elles devaient interpréter... On a essentiellement travaillé sur le texte, sur ce qu’elles avaient concrètement à faire, les regards, les déplacements.

Comment s’est fait le choix des acteurs pour incarner les parents ?

C’était plus compliqué, parce que c’était la partie la plus “autobiographique” du projet. J’avais des envies à la fois précises et difficiles à formuler. Jean-François Gallotte s’est imposé assez vite - je l’avais déjà fait tourner dans Roule ma poule. C’est un acteur d’une générosité incroyable, il est très attentif à ses partenaires. Il m’émeut beaucoup, il a gardé quelque chose d’enfantin, il a à la fois cette grande fragilité et cette robustesse physique que je voulais pour le rôle. Pour la mère - cette mère qui échappe, qui ne se laisse pas aimer - j’ai mis plus de temps à me décider, je voulais beaucoup de choses à la fois : une présence physique forte, une fêlure, une fantaisie, quelque chose de vraiment sexy... Caroline Baehr est tout ça à la fois.

Le père de Solange est éleveur d’autruches... C’est autobiographique ?

Pas du tout ! Je voulais un métier un peu fantasque, un métier “incroyable mais vrai”... Le travail des gens m’intrigue beaucoup, je me demande toujours à quoi ils passent leurs journées.

En repérage dans la région de Toulouse, je suis passée devant une pancarte indiquant un élevage d’autruches... Je suis allée voir, j’ai rencontré l’éleveur - c’était à la fois un héros et un petit garçon qui jouait à la ferme, comme ces hommes dans les films de Truffaut qui télé-commandent des maquettes... Les hommes qui me plaisent sont ceux chez qui l’enfance est encore visible.

Et le choix de Bernard Ménez, déjà présent dans Solène change de tête ?

Bernard Ménez, c’est la part de cinéphilie du film : c’est à cause de Rozier, de Du côté d’Orouët... J’aime sa maladresse, son côté un peu lunaire... Et il a gardé quelque chose de vraiment juvénile, il a été professeur de physique-chimie avant de devenir acteur, il était très à l’aise avec les filles, qui l’adoraient.

Les scènes avec lui sont très drôles, notamment celle où il montre des dessins représentant les expressions des clientes des salons de coiffure. On apprend vraiment ça dans les écoles de coiffures ?

Oui !... Et le film est en dessous de la réalité !... Il y avait la matière à faire tout le film dans le lycée. Quand elles arrivent en BEP les filles ne sont pas policées... On en fait des “coiffeuses”, on leur apprend à sourire, à parler de la pluie et du beau temps, à s’habiller... À seize ans, elles sont déjà à moitié dans le monde du travail : elles se transforment de façon impressionnante, comme si leur adolescence était conden­sée, liquidée en quelques mois.

Mais vous parvenez à mettre en scène des personnages qui ne sont jamais figés, ils ont toujours une marge de manoeuvre, une liberté pour évoluer. C’est intéressant par rapport à ce que vous dites sur le fait qu’on leur apprend à être dans un moule. Vous, vous faites justement le contraire.

Oui... Je refuse l’idée de fatalité, je me bagarre contre... Je ne suis pas toujours très optimiste, mais j’ai besoin que les films me donnent de l’espoir. S’il y a une fatalité, il faut que mes personnages y échappent.

Vous restez dans le point de vue de Solange.

Je ne saurais pas adopter un point de vue omniscient. J’ai besoin du biais d’un per­sonnage pour rentrer dans une histoire. Les “grands sujets” ne m’intéressent pas, j’ai envie de partir de l’anecdotique, du très ordinaire - ce qui m’intéresse, c’est le regard qu’un personnage peut porter sur ces choses, si “petites”, si “insignifiantes” soient elles, comment il les vit, ce qu’il ressent. Si l’anecdote dépasse le regard, la subjectivité, ça ne m’intéresse plus.

Le personnage de Solange se confronte à l’altérité : Gary, l’homme turc. Est-ce cela qui la fait évoluer, grandir, être en mouvement ?

Oui, je crois... Pour la plupart de adolescents, le lycée permet de se confronter à des gens très différents... J’ai des souvenirs de rencontres, d’amis, quand j’avais l’âge de Solange, qui vivaient dans des conditions vraiment différentes des miennes - et à seize ans, on n’est pas encore carapaçonné, on absorbe toute cette diversité...

Quant au personnage du Turc : j’avais envie que la première fois de Solange soit sans parole, que ça se passe avec quelqu’un dont elle ne partage pas la langue - ça devient enfin possible parce que, justement, ils ne peuvent pas se parler.

Cette idée anti-romantique de la première fois, du dépucelage dont il faut se débar­rasser comme de la peste, c’est quelque chose à quoi vous teniez beaucoup ?

Je crois que beaucoup de gens le vivent comme ça... Moi, je ne l’ai pas vécu comme l’aboutissement sublime d’une histoire d’amour... mais pas comme un traumatisme non plus. C’était un fardeau, et un fardeau il faut s’en alléger pour pouvoir passer à autre chose... Je trouve important d’essayer de dire un peu de vérité sur la sexualité. Les choses ne sont pas systématiquement ou terribles ou fantastiques, et ce n’est finalement pas si grave.