La première pensée qu’on a, lorsque le film se termine, va à ces éducateurs, ces juges des enfants dont le travail de fourmi, la persévérance, la patience, le dévouement, l’abnégation forcent l’admiration… Alors qu’il est plutôt de bon ton aujourd’hui d’attirer l’attention sur les manquements des institutions, les failles et les errances de la justice, vous, vous faites l’inverse. Était-ce cela, l’hommage à ces travailleurs de l’ombre, qui a été le déclic de votre envie de réaliser La Tête haute ?
Oui et… non ! Mon idée de départ était effectivement de réaliser un film sur le travail éducatif qui est fait autour d’un jeune, mais lorsque j’ai eu cette idée, je ne connaissais pas tellement ce travail éducatif. C’est la longue enquête qui a précédé le tournage du film qui m’a permis de me rendre compte de cet engagement, de cette abnégation, de cette patience, de cette capacité de ne jamais baisser les bras dont vous parlez… En fait, le vrai point de départ du film est venu d’un élément très précis. J’ai un oncle qui est éducateur et lorsque j’étais enfant, je lui ai rendu visite un été en Bretagne où il s’occupait d’un camp de jeunes délinquants, dont l’un était même un enfant criminel. J’avais été fascinée, moi, petite fille issue d’un milieu aisé, bien élevée, bien entourée, par les comportements de ces adolescents qui avaient eu moins de chance que moi, par leur effronterie, leur côté rebelle à l’autorité et aux conventions, et en même temps, j’avais été saisie par le travail fait par mon oncle et les autres éducateurs pour les ramener « sur le droit chemin » comme on dit, leur apprendre à s’aimer et à aimer, à respecter les autres, mais d’abord eux-mêmes. C’est un souvenir très fort qui m’a toujours travaillée, au point de songer, adolescente, à devenir juge des enfants, puis, plus tard, à en faire un film. Lorsque, fin 2009, François Kraus et Denis Pineau-Valencienne des Films Du Kiosque, avec qui j’avais fait Mes Chères Etudes pour Canal +, m’ont dit qu’ils voulaient retravailler avec moi, je leur ai parlé de ce projet, qui couvait en moi depuis longtemps, et ils ont tout de suite été partants.
Comment avez-vous procédé ? Par quoi avez-vous commencé ?
La première chose que j’ai faite, c’est d’aller passer du temps avec mon oncle. Je l’ai interrogé, je lui ai fait raconter ses souvenirs, il m’a présenté des éducateurs, un juge des enfants à Valence, j’ai pu observer des audiences au tribunal, j’ai passé du temps dans un centre éducatif fermé. Et puis, j’ai lu énormément de livres sur le sujet et j’ai regardé tous les reportages et documentaires qui existent sur la question, j’ai pris des tonnes de notes. Cette première approche fut bouleversante et terrifiante… Comment ne pas avoir de la compassion et de la compréhension pour ces enfants qui ont été abimés par des histoires familiales dramatiques, par le manque d’argent, et bien souvent par la démission de leurs parents, puis du système scolaire, et par un manque d’amour ravageur qui les laisse livrés à eux-mêmes, sans valeurs, sans aucune perspective ni espoir, à la dérive, pris dans une spirale que seuls les éducateurs et les juges peuvent alors aider à enrayer ? Et comment ne pas être admirative de l’énergie, du dévouement, et de la patience que ces éducateurs et ces juges mettent à sortir ces jeunes du fossé, coûte que coûte, malgré les obstacles, les ingratitudes, les violences et leur salaire de misère, en apportant finalement simplement à ces enfants l’attention dont ils ont tant manqué ?
Dans le scénario de La Tête haute, vous aviez d’ailleurs mis une phrase en exergue : « L’éducation est un droit fondamental. Il doit être assuré par la famille et si elle n’y parvient pas, il revient à la société de l’assumer… »
C’est une phrase que j’ai trouvée dans le livre d’un juge et qui éclaire très précisément ce que raconte le film. Je la trouve magnifique. Elle a l’air comme ça d’aller de soi, mais je ne suis pas sûre, hélas, que ce soit évident pour tout un chacun. C’est pourtant un principe de droit fondamental. Et elle résume totalement le travail qui est fait pour ces mineurs perdus. Un travail essentiel, vital. Comment peut-on sauver la société si ce n’est par l’éducation, au sens large du terme ? La justice des mineurs est fondée sur l’idée que rien n’est totalement joué d’avance pour un enfant et qu’avec une action éducative, il est possible de stopper la dégringolade. Comment gérer cela sans baisser les bras – parce que les résultats, quand ils adviennent, sont longs à obtenir ? C’est ce que raconte le film.
Vous avez donc choisi de suivre un trio – un jeune délinquant, son éducateur et sa juge. L’idée d’en faire une juge est-elle venue de votre envie de filmer à nouveau Catherine Deneuve après Elle s’en va ?
L’idée de ce film est antérieure à Elle s’en va, mais j’avais déjà en tête Catherine pour jouer cette juge des enfants. Ou… Gérard Depardieu ! Personne d’autre. Comme si j’avais besoin pour ce personnage d’une autorité de cinéma ! Mon oncle avait été très lié à un jeune délinquant dont il s’était occupé de longues années en association avec une juge des enfants proche de la retraite. C’est d’ailleurs dans cette histoire-là que j’ai puisé précisément mon inspiration. L’adolescent s’était attaché à lui autant qu’à elle, et mon oncle m’a raconté qu’il avait dit un jour à la juge : « Pour lui, vous êtes sa mère et je suis son père », et qu’elle lui avait répondu : « Non, vous êtes sa mère et je suis son père. » À partir de ce moment-là,j’ai décidé que le juge de mon film serait une femme et qu’il fallait donc que ce soit Catherine qui le joue… Ce n’est qu’après ce premier travail de documentation que j’ai contacté Marcia Romano pour écrire le scénario avec elle.
Pourquoi elle ?
Nous étions à la Fémis ensemble, mais pas dans la même promotion. À l’époque, j’avais déjà remarqué son grand talent, et c’est avec elle que j’avais écrit mon premier court métrage, Les Vacances. Puis, nous sommes restées dix ans sans nous voir jusqu’à ce qu’elle m’écrive après avoir vu un de mes téléfilms, manifestant son envie qu’on retravaille ensemble. J’avais ce projet en tête, j’ai pensé qu’elle était la bonne personne. C’est quelqu’un qui a énormément de convictions et les défend fortement, elle a aussi un sens assez radical du cinéma. Elle a d’ailleurs été décisive dans ce qu’est le film aujourd’hui. Je tenais à ce trio – l’éducateur, la juge et le délinquant – mais j’imaginais dans un premier temps une trame plus romanesque, plus fictionnelle, plus éclatée. Dans mon esprit, on suivait aussi ce jeune garçon dans ses délits, et c’est elle qui m’a convaincue de les laisser hors-champ, pour ancrer le récit dans un parti-pris radical, en nous concentrant sur le processus éducatif, en sortant le moins possible des structures éducatives qui jalonnent le parcours d’un mineur délinquant. Et de faire « un film de bureau ». C’est là que le film a trouvé sa voie et qui a fait ce qu’il est aujourd’hui. Cela soulevait bien sûr d’autres enjeux de mise en scène, d’autres défis car il ne fallait pas ennuyer le spectateur et, surtout, il fallait restituer la tension de ces face-à-face, de ces audiences dont le déroulement peut à chaque fois faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Et c’était d’autant plus excitant…
Qu’est-ce qui a été le plus difficile à l’écriture ?
De toutes les étapes de la réalisation d’un film, je trouve toujours que l’écriture est ce qu’il y a de plus difficile. Pour celui-ci encore plus que d’habitude. Je crois d’ailleurs n’avoir jamais autant travaillé pour un film ! Ni aussi longtemps. Des années… Ce qui est peut-être le plus difficile, c’est que parfois j’ai des idées purement intuitives en tête et que je m’y attache coûte que coûte. Par exemple, je voulais qu’à la fin, le jeune délinquant ait un enfant. Pour cela, on ne pouvait pas être dans un film purement documentaire, il fallait forcément faire entrer de la fiction et du romanesque.
Pourquoi teniez-vous à cette idée ?
Je ne sais pas ! Par une sorte d’intuition, d’intime conviction. Peut-être parce que c’est assez beau de raconter l’histoire d’un enfant qui a été mal aimé par sa mère, qui a manqué d’éducation et d’attention, et qui, tout d’un coup, se voit en charge lui-même d’aimer et d’éduquer un enfant. J’avais envie de cet effet miroir. Cette partie plus romanesque du film était aussi le biais pour évoquer ce que les éducateurs m’ont dit : dans 95 % des cas, le déclic qui fait que les jeunes s’en sortent, c’est lorsqu’ils tombent amoureux. Ce sont des gamins qui n’ont pas d’estime d’eux-mêmes, ils ont du mal à aimer et à se laisser aimer, donc c’est difficile, mais quand ça arrive, c’est salvateur…
Comment avez-vous travaillé avec Marcia Romano ?
Je lui ai d’abord fait une compilation de tout ce que j’avais emmagasiné. Ensuite, on a collaboré de façon classique. On s’est vues souvent, régulièrement, on a discuté, confronté nos idées, échafaudé la narration, construit les personnages… Lorsque je suis partie tourner Elle s’en va, Marcia est allée faire un stage de plusieurs semaines au Tribunal pour enfants de Paris où elle pu assister à un grand nombre d’audiences – à la fois pénales et éducatives – dans les bureaux des juges et au tribunal. Elle a aussi accompagné des éducateurs dans des centres éducatifs. Afin que tout soit vraisemblable et juste, ce qui est ma première préoccupation en matière de fiction. J’ai ensuite écrit et dialogué une première version. Puis, on a fonctionné par allers retours jusqu’à la version finale. Le président du Tribunal pour enfants de Paris, Thierry Baranger, après nous avoir ouvert les portes du tribunal, a accepté d’être consultant sur le scénario afin que tout ce qui est raconté soit crédible, cohérent, et très fidèle à la réalité. Puis, à mon tour, quelques mois avant le tournage, je suis allée faire un stage au Tribunal pour enfants de Paris, auprès de différents juges, pendant plus d’un mois, afin de nourrir cette fois le travail de mise en scène, afin d’observer précisément comment, physiquement, concrètement, les choses se déroulent dans le bureau d’un juge et au tribunal. Cela m’a permis aussi bien sûr d’enrichir le scénario, de nourrir certains personnages ou certaines situations, mais en restant dans la ligne de récit qui était déjà élaborée. Si j’avais fait ce stage avant d’avoir trouvé l’histoire et le personnage, on y voit tellement de scènes inouïes que j’aurais eu envie de tout mettre dans le film.
Comment avez-vous trouvé Rod Paradot, l’interprète de votre jeune délinquant, Malony ?
C’est Elsa Pharaon, directrice de casting très réputée dans le casting sauvage, qui l’a trouvé à Stains, dans un lycée pro où il faisait un CAP de menuiserie. Mais cela a été une longue recherche. Beaucoup de gens ont travaillé sur le terrain. Nous avions décidé avec Marcia de ne pas stigmatiser la figure du délinquant. Et de contrarier les clichés habituels. Je ne voulais pas que ce soit un garçon typé, issu de l’immigration, avec une problématique de deal ou de consommation de drogue. Ni un garçon qui fonctionne en bande. On voulait que l’histoire se déroule en province et pas en banlieue… J’ai vu bien sûr tous les essais qu’Elsa a filmés mais j’ai, au final, rencontré assez peu de garçons car très peu correspondaient à ce que je cherchais. Nous avions aussi une autre difficulté : on suit le personnage de 13 à 17 ans et je ne voulais pas changer d’acteur en cours de route. Il nous fallait donc trouver quelqu’un qui puisse être aussi crédible à 13 ans qu’à 17. Rod, malgré ses 18 ans au moment du tournage, avait cette qualité-là. Avec ce visage si pur, encore très enfantin… Il avait aussi dans ses intonations cet accent populaire qui était indispensable à mes yeux.
Comment avez-vous travaillé avec lui sur le tournage ?
Énormément ! Malony n’est pas un personnage évident. Il a d’ailleurs été le plus difficile à écrire. Il est quand même assez tête à claques, ce gamin ! Mais je voulais que le spectateur finisse par l’aimer en comprenant ses failles, ses blessures, sa souffrance. On devait, avec la juge et l’éducateur, éprouver un sentiment mitigé face à Malony, en oscillant constamment entre confiance et découragement, empathie ou rejet, plutôt que de se laisser porter par une simple histoire de rédemption. C’est ce dosage-là qui n’a pas été simple à trouver. Entre l’exaspération qu’il doit susciter au début et la nécessité que les gens l’aiment au bout d’un moment. Ce n’était pas non plus un personnage évident à jouer – surtout pour quelqu’un qui n’a jamais été acteur, et qui, par son tempérament, est très loin du personnage qui était écrit. D’ailleurs, sachant qu’on aurait trop peu de temps sur le plateau, je l’ai fait travailler avant le tournage, pendant deux mois, avec un coach, Daniel Marchaudon. Rod est arrivé en sachant parfaitement son texte – ce qui n’est pas évident pour un jeune homme qui n’a pas l’habitude de travailler. Chaque matin, je lui parlais, je lui expliquais ce que devaient raconter les scènes, comment et pourquoi le personnage était dans tel ou tel état. Mais le vrai travail se faisait au moment des prises. Le plus difficile a été d’amener Rod vers la violence de Malony, car, dans la vie, c’est plutôt quelqu’un de doux, de calme, de poli, d’aimable, de séducteur… Du coup, le personnage n’est pas tout à fait ce que j’avais envisagé au départ, en même temps cette rage et cette douleur contenues que Rod exprime très bien n’en sont que plus fortes, que plus bouleversantes, lorsqu’elles explosent violemment. Parfois, c’est dans la contrainte et l’inattendu qu’on découvre autre chose qui s’avère mieux que ce qu’on avait imaginé. Il faut dire que je n’ai rien lâché et que je l’ai poussé, poussé, poussé jusqu’à ce qu’il arrive à sortir ce que je voulais. Cela a été très dur pour lui parfois. Mais il a toujours eu à coeur de bien faire. Et puis, il y a sa présence à l’écran. Et ça, ça ne se travaille pas…
À quel moment avez-vous parlé à Catherine Deneuve de La Tête haute ?
Pendant qu’on faisait la promo de Elle s’en va. Un soir, je lui ai dit : « Tenez » et je lui ai donné le scénario dont je ne lui avais jamais parlé avant ! Je pense qu’elle a été surprise, mais elle avait l’air heureuse que, si vite, je manifeste l’envie de retravailler avec elle. On s’entend vraiment bien toutes les deux. On a, dans la vie, un lien assez profond. Pareil dans le travail. J’aime tellement cette femme… Je la trouve exceptionnelle dans ce rôle. Elle a en elle cette dualité. Cette autorité naturelle évidente et ce côté tellement attentif et protecteur, tellement maternel… J’avais absolument besoin de ce mélange pour la juge et Catherine l’incarne à la perfection. Pourtant, cela n’a pas été très simple pour elle. Il y avait beaucoup de texte, avec un vocabulaire très technique, très factuel, très précis. En plus, elle était assise quasiment tout le temps. C’était l’inverse d’Elle s’en va où je la filmais complètement librement, en extérieurs. Cette juge est presque pour moi le personnage principal du film. Elle est le pivot autour duquel tous s’accrochent. D’ailleurs, lorsque Catherine est arrivée sur le plateau, alors qu’on tournait depuis trois semaines, j’ai eu le sentiment que le vrai tournage commençait !
Comment est venue votre envie de confier à Benoît Magimel le rôle de l’éducateur ?
C’est un acteur que j’aime depuis très longtemps. Je l’ai découvert évidemment dans La Vie est un long fleuve…, où je l’avais déjà trouvé fantastique, et je ne l’ai jamais lâché. C’est vraiment un de mes acteurs français préférés. C’est tout simplement un très grand acteur. Il a quelque chose que peu de comédiens français ont : cette manière de jouer avec son corps, ce côté très physique… J’ai énormément d’affection pour l’homme qu’il est, et je suis sensible à sa beauté, à sa virilité, et aussi à l’intensité et l’émotion qu’il dégage, par son côté homme blessé, je l’ai donc filmé avec amour – quand même, le plaisir d’un metteur en scène, c’est aussi de filmer des visages et des corps, et il m’inspirait énormément. J’ai pensé à lui très vite, mais ensuite, j’ai fait machine arrière parce que je me suis dit que ce serait mieux de prendre un inconnu. J’ai donc vu beaucoup de gens, et même aussi finalement d’autres d’acteurs connus. Mais Magimel continuait à me trotter dans la tête et, comme j’avais déjà choisi Rod, je lui ai carrément demandé de passer des essais avec lui. Il a accepté très simplement. Dès que je l’ai vu dans les essais, j’ai arrêté de chercher ! C’était lui ! J’étais tellement contente de tourner enfin avec lui… C’est vraiment un homme et un acteur merveilleux. D’une gentillesse, d’une humanité, d’une émotion… Au fond, il est très sentimental, et c’est beau chez un homme…
À quel moment l’idée de Sara Forestier pour jouer la mère de Malony est-elle venue ?
Dès le début. J’avais déjà Sara en tête quand j’écrivais. Je ne sais pas pourquoi – on ne peut pas toujours tout expliquer ! Peut-être parce que je sentais qu’elle pouvait composer, qu’elle pouvait aller très loin… Et puis, quand le scénario a été terminé, j’ai décidé… de prendre une inconnue ! On a alors fait avec Antoinette Boulat un long casting d’inconnues, puis aussi finalement d’actrices connues. Si bien que, comme pour Benoît, je me suis dit qu’il fallait que je rencontre Sara que je ne connaissais pas. À elle aussi, j’ai demandé de passer des essais avec Rod, ne serait-ce que pour voir si le couple mère-fils marchait. Quand j’ai vu ses essais, c’était réglé ! D’autant qu’on sentait qu’elle avait très envie de ce rôle. Il y avait dans son désir quelque chose de très viscéral qui, pour un metteur en scène, est très stimulant. Sara a cette capacité de s’abandonner littéralement au personnage, elle aime bien être guidée, elle a une grande écoute du metteur en scène, mais, en même temps, elle propose énormément, elle prend du plaisir à chercher, à creuser... Il n’y a jamais une prise pareille, on est toujours surpris – et c’est tout le bonheur aussi pour un metteur en scène. Le personnage n’est pas du tout évident, car cette jeune mère totalement inconséquente provoque un certain rejet. Il est pourtant clair que cette femme a souffert elle-même, qu’elle n’a pas été éduquée, qu’elle n’a pas les clés pour éduquer ses enfants, elle a aussi toutes les failles de son enfance à porter, elle a eu un enfant très jeune… Je ne peux pas dire que je l’excuse – si, je peux dire que je l’excuse ! J’espère que le regard du spectateur va être comme le regard que pose Malony sur elle : d’une infinie tendresse, parce qu’elle l’aime mal, mais elle l’aime !
Et Diane Rouxel qui joue la fiancée de Malony, comment l’avez-vous choisie et comment définiriez-vous son personnage ?
Il y a eu un long casting sauvage aussi pour ce rôle. Je cherchais quelqu’un de très précis. Une fille brute et brutale, très garçonne, pas du tout dans la séduction, avec une forme d’étrangeté. Et il était pour moi impératif qu’elle ait les cheveux très courts… Je n’ai pas trouvé le personnage que j’avais imaginé dans les nonprofessionnelles auditionnées, alors j’ai consenti à explorer du côté des jeunes actrices qui avaient déjà tourné. C’est là que j’ai rencontré Diane, que je ne connaissais pas, mais qui avait joué dans The Smell of Us, de Larry Clark. Tout comme Rod, elle était assez éloignée du personnage que j’avais en tête, mais elle a ce visage si cinégénique, et puis elle a accepté d’emblée de se couper les cheveux. Elle est extrêmement à l’écoute et dévouée dans le travail. Il fallait cette zone de mystère, sans psychologie, qui fasse accepter que cette fille tombe amoureuse de ce jeune délinquant, en dépit de ce qu’il lui fait subir. Le regard presque mystique de Diane permet de faire passer ça. Et puis, on peut penser, que sur le modèle de sa mère, éducatrice exemplaire, elle s’est forgée une âme de Saint-Bernard, de sauveuse…
Vous avez fait appel aussi, même s’il y en a moins que dans Elle s’en va, à des non professionnels pour les petits rôles…
Parce que j’adore ça et que je trouve ça exaltant ! En plus, cela confronte les acteurs à quelque chose d’inattendu, de risqué, d’excitant… La plupart des éducateurs, par exemple, sont de vrais éducateurs. Et puis, j’ai un plaisir infini et très ludique à travailler les petits rôles, à les faire exister, juste avec de petits moments… Chaque être que je filme me passionne.
Comme vous le disiez tout à l’heure, La Tête haute semble être l’inverse d’Elle s’en va. Y compris sur la mise en scène. Autant dans Elle s’en va, on était toujours dans le mouvement, dans la liberté, autant ici, dans la plupart des scènes, les choses semblent posées, rigoureuses…
Le défi était très différent et ça me plaisait. C’est même le genre de contraintes qui, pour un metteur en scène, est ludique. C’est excitant de savoir que j’ai sept grandes scènes de six, sept ou huit pages chacune, dans le même bureau, et que, donc, il va falloir que je me renouvelle à chaque scène… Très vite pourtant, j’ai décidé de ne pas faire la maline car il y avait déjà énormément de choses à capter dans les dialogues, dans les enjeux. Je n’ai donc pas cherché à faire des exploits de mise en scène, ni à être démonstrative. Après, c’était dans le choix des axes... Quand j’étais en stage dans le bureau des juges, j’étais toujours à la même place, sur le même plan que le juge, un peu sur le côté, face aux gens. En fait, j’observais toutes ces audiences du même endroit et je ne m’ennuyais jamais. Mais je n’ai pas pour autant poussé le systématisme à ne choisir qu’un seul axe de caméra, comme Depardon par exemple dans 10ème chambre – Instants d’audience. Je n’avais pas envie d’un style documentaire – ça, je l’ai réservé au scénario –, donc, j’ai cherché à faire quelque chose d’assez simple et de tenu. Quand le film commence, il n’y a jamais d’amorce, plus on avance, plus ça communique entre les gens, plus il y a des amorces, c’est à des choses comme cela que j’ai réfléchi… L’essentiel était de rendre compte de la tension qui règne dans ces audiences, et de jouer sur le suspense de l’issue de chacune de ces scènes. Je voulais que, tout au long du film, on soit sur le qui-vive.
Justement, il y a tout à coup, comme une image volée, une attention à un détail, à un échange de regards…
C’est très nouveau pour moi, ces scènes où les échanges de regards prennentune grande importance. Ce n’est d’habitude pas très présent dans mon cinéma, là, c’est devenu un enjeu important de la mise en scène, parce que, lorsqu’il y a beaucoup de texte, il faut qu’il se passe autre chose que ce qui est dit. Et j’ai eu beaucoup de plaisir au montage à révéler ces jeux de regards, notamment entre Deneuve et Magimel, qui racontent beaucoup de choses.
Vous retrouvez Guillaume Schiffman à l’image, comment avez-vous travaillé avec lui ? Aviez-vous une idée précise de ce que vous vouliez ?
Je savais déjà que je voulais m’éloigner d’un style documentaire qui aurait pu s’imposer, ou plus exactement, j’avais vraiment envie d’accompagner l‘aspect documentaire du film par une certaine tenue et une exigence visuelle. Je ne voulais pas d’une lumière trop stylisée mais je voulais quand même une lumière qui s’affirme, très travaillée. Dans le bureau de la juge – d’ordinaire très mal éclairé ! – il n’y a jamais la même ambiance lumineuse. Avec Guillaume, on travaille toujours pareil. Je lui montre des photos qui m’inspirent et on en discute. Je ne voulais pas non plus appuyer la noirceur de cette histoire, je rêvais au contraire d’un film lumineux. Je n’ai pas hésité ainsi à faire ces images de Malony au milieu de la nature, comme pour apporter un certain souffle lyrique à cette histoire très âpre…
De la même manière, vous avez plutôt privilégié une musique d’inspiration classique…
Je fais toujours un mélange de musiques, et j’aime bien utiliser de la musique préexistante. Bien avant de tourner le film, il était évident pour moi que je n’allais pas souligner le monde de la délinquance par le cliché du rap. En plus, comme je vous l’ai dit, on a voulu dépouiller ce gamin de tous les attributs, de tous les clichés de la délinquance : c’est un ado qui n’écoute pas de musique. J’ai préféré jouer l’opposition entre cet univers âpre et difficile et la musique classique, qui, elle aussi, prend en charge ce souffle lyrique que je souhaitais, et crée un contraste qui peut produire une émotion… En matière de musique, c’est mon monteur, Julien Leloup, qui a les meilleures idées !
Le titre, La Tête haute, vous l’avez trouvé dès le départ ?
Pas du tout ! On a mis longtemps à le trouver. Au début, le projet s’appelait Double peine, mais c’était trop ambigu. Cela a un sens bien précis dans l’univers judiciaire et dans la tête des gens… Et puis, tout d’un coup, c’est François Kraus qui a proposé d’utiliser les derniers mots du scénario : « Malony traverse les couloirs, le hall du tribunal, la tête haute. » La tête haute, c’était exactement ce que racontait le film.
Vous êtes une enfant de Cannes : vous y avez présenté votre premier court métrage, Les Vacances, qui, en 1997, a obtenu le prix du Jury… Qu’est-ce que cela représente pour vous de faire l’ouverture cette année avec ce film ?
Sans Cannes en effet, je pense que mon parcours aurait été beaucoup moins facile. Je suis très… – je ne sais pas quel terme employer – … touchée qu’un film comme celui-ci, qui met en lumière justement le travail de ces hommes et de ces femmes de l’ombre, puisse faire l’ouverture du Festival, puisse bénéficier d’une exposition aussi ample et prestigieuse. C’est un immense honneur, en fait.