D’où vient l’idée de Dieu seul me voit ?

Le projet du film était d’être constamment avec un personnage, de pénétrer dans son intimité et de suivre ses contradictions, ses impulsions, ses gestes qui correspondent rarement à ses résolutions. Je voulais qu’on partage le temps d’Albert. Pour connaître quelqu'un c’est bien de partager son temps. Un film réussi pour moi, c’est un film où l’on éprouve, où l’on accepte le temps des autres. Pour approcher ce personnage, j'ai cherché à exprimer une durée pour chaque scène, notamment par l’usage du plan-séquence. Albert est dans pratiquement chaque plan, mais le plus souvent de profil ou trois quarts dos. Il y a très peu de gros plans sur lui de face sauf à certains moments émotionnels. C’est-à-dire que les autres personnages ne sont pas des faire-valoir mais ses centres d’intérêt.

 

Le film a pour sous-titre “Versailles-Chantiers”. Est-ce une suite de Versailles Rive gauche ?

En quelque sorte, dans Versailles Rive gauche, le personnage s’appelait Arnaud. Ici, il s’appelle Albert. D’autres personnages sont repris avec des noms nouveaux parce qu’ils ont changé. Je crois que nous ne sommes pas les mêmes selon nos âges, alors en fiction, c’est une chance, on peut faire comme les indiens, changer de nom à différentes étapes de la vie.

Ce que je voulais finalement dans Dieu seul me voit, c’était partir de Versailles Rive gauche et à l’intérieur même du film, arriver ailleurs, presque à un autre film. On part d’un début très juvénile, une atmosphère naïve tournée vers l’enfance, le bureau de vote-salle d’école où Albert retrouve ses copains de classe, on voit Albert et Otto sauter sur les lits à l’hôtel ou courir comme deux garnements vers la grange de la fanfare, elle-même constituée surtout d’enfants; la première heure est marquée par le souvenir des contes, Isabelle Candelier habillée en petit chaperon rouge, qui entraîne les deux garçons vers la caravane telle le joueur de flûte de Hamelin puis elle devient carrément Blanche-Neige entourée des sept nains.

Les rapports amoureux sont là, mais contournés, cachés derrière une suite de péripéties. Puis le film, de retour à Paris, devient petit à petit plus « adulte » jusqu’à la scène du dîner avec Anna, en caméra fixe, frontale, en champ/contre-champ, où notamment les pensées, les sentiments sont énoncés, déclarés. Le dernier plan de l’enfant aux cymbales exprime ce chemin parcouru et la route pleine de carrefours, de méandres que ce petit garçon souriant a devant lui.

 

Quels sont les traits saillants du personnage d'Albert Jeanjean ?

Dès le générique de début, on voit qu’Albert a un problème d’orientation dans la vie. Il ignore ce que lui indique “sa boussole intérieure”, quelle est son intime conviction pour la moindre petite chose. Suis-je bien convaincu de vouloir manger un slzaszek aux champignons, Est-ce que je pourrais me battre pour ce film ? Suis-je absolument sincère et enthousiaste en allant manger une raclette chez Cruquet ? Est-ce que j’aime finalement la raclette ? Albert souffre beaucoup de cette indétermination, de son indécision, il n’y a aucune complaisance dans ces moments-là. il ne reste d’ailleurs pas inactif. C’est plutôt quelqu’un qui, au milieu d’un carrefour, loin de rester immobile, explore l’une après l’autre toutes les voies possibles. Parcourir toutes les voies, c’est tour à tour rencontrer tout le monde.

Albert est capable d’écouter chacun et de comprendre ses raisons. Et du coup, Albert en tant qu’“éponge” a du mal à se voir, à se tenir au plus près de lui-même. Et maintenant il cherche à se forger une opinion personnelle, par exemple sur Cuba.

Évidemment, chaque affirmation sur Cuba est constamment contredite par la personne suivante, il se souvient qu’il y a une amélioration de la santé à Cuba et, en même temps, il ne se souvient jamais du nombre d’habitants par médecin. Il est animé par des mouvements de pensée mais il n’a pas l’assise, la précision pour les restituer, car il a mal intégré les chiffres, le substrat du raisonnement, faute de réelle adhésion, d’expérience. (Albert, d’ailleurs, demande aux gens s’ils sont allés à Cuba). Il avance, en confrontant les idées des uns aux autres en les adoptant lui-même pour un temps et je trouve ça louable. C’est-à-dire en résumé qu’Albert ne va jamais quelque part tout de suite, mais par contre, il peut aller beaucoup plus loin que d’autres. Michel Butel qui joue dans le film a écrit que “L’hésitation est un moment de pensée juste”.

Une autre caractéristique de ce personnage et qui découle de la première, est qu’Albert a “l’esprit d’escalier”, c’est-à-dire quelqu’un qui raisonne dans l’après-coup ou avant mais qui n’est pas synchrone avec le temps de la situation. Très souvent, Albert regrette de ne pas avoir dit ceci ou cela. Ou alors au contraire, il anticipe énormément. Il se remémore les blagues qu’il a sous la main avant le dîner avec Sophie, formule l’avis qu’il va pouvoir donner sur un film qu’il n’a pas encore vu... Ou, comme il est souvent en retard, il fait par exemple une déclaration d’amour après-coup, devant une autruche. Albert, c’est le genre de personnage qui regarde l’heure dans une manif.

Comment expliquer le succès d’Albert l’indécis sur le plan amoureux ?

Peut-être que ce qui touche les femmes chez Albert, c’est qu’il n’est pas du tout détendu, qu’il est toujours inquiet et candide, qu’il cherche constamment à apprendre. On ne le voit jamais rire... Mais bon, en fait je n’en sais rien et je ne sens pas la nécessité de l’expliquer. C’est plutôt d’ailleurs une question que me posent les garçons. Les trois comédiennes ne me l’ont pas vraiment demandé. Quand une fille tombe amoureuse d’un type ou l’inverse, le scénariste en moi cherche toujours des raisons. Pourtant dans la vie: on est tout à fait incapable d’expliquer les couples autour de nous et même parfois déjà le sien. Devenu réalisateur et fort de mes acteurs, dès lors que je peux y croire, me raconter une liaison, je trouve que c’est superflu de montrer son échafaudage et surtout cela empêche le spectateur de trouver sa raison à lui.

Quelquefois, au cinéma, il suffit de faire se croiser le regard d’un homme et d’une femme et tout est joué. C’est comme finalement expliquer un personnage. J’ai répondu une fois à Jeanne me demandant des raisons sur tel détail de la personnalité d’Anna: “Dieu seul voit ton personnage”. C’était un peu facile comme réponse mais relaxant. Je me sentais tellement à l’aise avec le personnage d’Anna que j'avais presque envie d’être iconoclaste avec lui et donc avec Jeanne Balibar. Jeanne a vite compris la multiplicité de cette fille et le fait qu’il y ait des traits, des aspects qu’on n’expliquerait pas.

Par exemple, elle a une petite voiture électrique. Pourquoi une fille comme ça a-t-elle une petite voiture électrique ? Je peux toujours trouver une explication : on lui en a prêté une pour quinze jours dans le but qu'elle fasse un article pour New Look.

Mais en même temps, ça n’a pas d’importance. On pourrait tout aussi bien accepter qu’elle écoute des disques de Pierre Perret chez elle... Non là, j’exagère. Plus on accumulait les détails qui ne se raccordaient pas entre eux, plus on avait de plaisir si ça marchait quand même. Alors que le travail habituel consiste à donner une cohérence apparente au personnage. Il suffit de s’accrocher à un détail qui fait tilt. Par exemple, avec Isabelle Candelier, on s’était entendus sur un personnage qui disait souvent “Allez zou!” Le contraire d’Albert qui ne dit jamais zou !

 

Il y a une grande insistance sur les troubles corporels du personnage, par exemple lorsqu’il va vomir à répétition dans la scène au restaurant avec Jeanne Balibar.

J’en suis resté à l’idée de Truffaut des manifestations physiques de l’amour. Par exemple, la masturbation, la tâche de sang dans Les deux anglaises et le continent ou l’évanouissement dans La femme d’à côté. J’aime les choses qui se traduisent par des effets directs. Avec Corinne, Albert ne souffre pas car le saut est immédiat, tandis qu’avec Anna, le saut dure comme au ralenti. Elle met ostensiblement la main sur son genou et elle commente le geste. Elle déclare explicitement les choses. Elle le ramène toujours à la situation amoureuse. Elle le fait souffrir mais en même temps, dire les choses en les faisant aide Albert, d’autant plus que c’est très érotique.

 

Les objets jouent un rôle très important dans le film.

Je m’intéresse beaucoup aux accessoires. J’ai du mal à faire des gros plans des acteurs, parce que j’ai l’impression de les couper du monde; en revanche, j’aime beaucoup faire des gros plans d’objets. Au cinéma, ça m’a beaucoup marqué. J’ai encore en mémoire des gros plans très frappants de serrure, de téléphone chez Hitchcock... Dans Dieu seul me voit, les objets circulent, passent de main en main, font transiter des significations. Comme la bouilloire par exemple. C’est un peu un bâton de relais, et j’ajoute, comme les musiques dans le film.

La chanson Guantanamera est reprise plusieurs fois et à chacune des versions différentes, comme une idée qu’on se passe, on la reprend à son compte, elle s’enrichit. J’ai souvent bêtement saisi la beauté d’une musique en l’entendant jouée autrement, sur un autre tempo ou avec une nouvelle orchestration. Guantanamera, c’est en même temps la fête, la révolte, la mélancolie, le romanesque, etc... Et comme dirait Albert, l’un n’empêche pas l’autre. En allant plus loin, les trois filles “interprètent” chacune à leur manière Albert et nous montrent du coup trois Albert différents.

 

Pourquoi le personnage d’Albert est-il ingénieur du son ?

Pour moi, Albert c’est une perche tendue vers les autres. L’origine de ce choix, c’est une photo que j’avais découpée dans Libération où l’on voyait Charles Pasqua et son service d’ordre et il y avait une bonnette à poils d’un micro seul au premier plan. En allant plus loin, les trois filles “interprètent” chacune à leur manière Albert et nous montrent du coup trois Albert différents. C’était très comique. Tu mets le personnage dans le cadre, mais il n’y est pas, il n’y a qu’un objet grotesque mais c’est lui. On identifie Albert à une bonnette comme on l'identifie à un joueur de football pendant le match ou au bonhomme rouge et vert d’un feu. Il y a un effet de projection.

 

Albert éprouve un intérêt réel pour la politique et, en même temps, il fait passer une certaine désinvolture vis-à-vis du discours de l’engagement.

Albert ne s’en fout pas du tout. En ce sens, il n’est pas du tout désengagé. Otto lui conseille souvent de s’en foutre parce que lui se moque de ne pas savoir, de ne pas avoir d’opinion. Albert souffre de ne pas avoir de conviction sur Cuba et sur beaucoup d’autres choses. Mais quand on le voit bosser en tant qu’ingénieur du son, il intervient sur le cadre. Ce qui est pour moi d’ordre politique: sortir de son petit monde à soi pour aller s’occuper des affaires des autres. “De quoi j’me mêle’’, ou “allez voir là-bas si j’y suis”, c’est vraiment agir en politique. C’est donc quelqu’un de vraiment respectable, c’est-à-dire quelqu’un qui ne se contente pas seulement d’être en retrait. En même temps, à chaque fois qu’il s’engage, qu’il fait un acte altruiste, c’est toujours pour une fille. Il va au bureau de vote pour retrouver une inconnue croisée dans la rue. Il donne son sang pour rencontrer une infirmière.

Il participe au match de foot parce qu’il y a un baiser à la clé. il va à la manif pour retrouver les filles, il n’y va jamais pour des raisons citoyennes comme on dit maintenant. Ça me plaît bien parce que les moteurs des actions ne sont pas forcément nobles et désintéressés. On peut faire des choses très bien pour l’argent et on peut faire des choses très moches avec de bonnes raisons. Je crois, par exemple, que beaucoup de gens travaillent dans le cinéma pour draguer les filles et pas uniquement pour l’amour de l’art.

 

Est-ce qu’avec votre insistance sur Versailles, on ne risque tout de même pas de vous accuser d’avoir fait un film bourgeois ?

Durant la scène de l’essayage, Albert se demande s’il n’est pas un petit bourgeois. Moi je n’en suis plus là. Disons qu’aujourd’hui, je trouve que la question de la bourgeoisie est encore une question bourgeoise. Par contre, je me sens juste, honnête si je pars de mes origines pour aller ensuite ailleurs. Ce film comme je le disais au début, c’est l’action de quitter Versailles. Versailles, c’est comme son Parc: la géométrie, l’ordre, le repos, le passé, le côté coupé du monde.

Pendant la Guerre du Golfe, je me baladais dans les allées bien rectilignes avec la sensation que, quoiqu’il se passe ailleurs, ici les choses restent immuables.En fait, ce côté protégé, c’est le point de départ du personnage, mais le film c’est Versailles-Chantiers.C’est Versailles en chantiers. Même le fait que la manif ait lieu à Versailles montre que cette ville est remuée.

C’est très important de bien voir que le film ne baigne pas du début à la fin dans l’immobilisme de Versailles. On voit beaucoup d’images de chantiers dans le film et Albert lui-même est un personnage en plein chantier. Le film lui-même, j’espère, donne l’impression d’être en état de construction, de naviguer à vue, concentré uniquement sur le présent de la scène en cours, qu’à tout moment il peut bifurquer à gauche, basculer, dérailler. Un peu dans l’idée de cette phrase d’Anna au restaurant: nos actes nous conduisent rarement là où nous voulions aller. Nous ne savons pas ce qui vient de nos intentions et de ce qu’on fait.