Il paraît que vous aimez les comédies de Doris Day avec Rock Hudson...
J’adorais ça. On dirait des cartoons. Il y a à chaque fois une danse sexuelle entre eux deux, un jeu de la séduction, comme la parade chez les animaux. Je trouvais ça très drôle. Ils étaient comme des animaux, mais ce n'étaient pas des animaux. En grandissant, je me suis dit : "Mais si, nous sommes des animaux !"
Vous dites aussi aimer Walt Disney, mais vos dessins animés sont à l'opposé...
J’ai aimé sincèrement ces films-là, parce qu’ils montrent un monde rassurant. Mais moi, j'ai envie que mes dessins réveillent le spectateur. Comme c'est justement ce qu’Hollywood ne fait pas, cela me motive encore plus. Mes films sont donc violents, sexys et adultes : ce qui est trois fois suffisant pour que les Américains les qualifient de provocateurs.
Ça vous gêne ?
Je préférerais que tout le monde aime mes films. Mon héros, c’est Frank Capra. Le succès, la reconnaissance et de bons films ! Mais je ne peux pas m’empêcher de faire des dessins incorrects, méchants et coquins. Ça doit être ça, le rêve de l’artiste : être adoré, et en même temps bousculer les habitudes.
Quand vous faites une bande dessinée sur Monica Lewinski, vous savez bien que ça ne plaira pas à tout le monde.
Plus ou moins. En Amérique, tout le monde était fasciné par Monica Lewinski. Et comme j'aime la caricature... Cela me rappelle mes débuts dans les journaux "pour hommes" — Penthouse, Screw, Hustler, Playboy... -, où je faisais des dessins surréalistes qui devaient être à la fois sexuels et politiques, parce que c’était l’époque de la guerre du Vietnam et de Nixon.
The Tune, réalisé en 1992, est délirant mais plus sage que vos films suivants...
C'était le premier. Il est encore innocent, proche de ceux qui ont été mes maîtres, enfant, comme Chuck Jones, le père de Bip Bip et le Coyote. Il y a dans The Tune le mariage de la musique et de l’animation, comme dans Fantasia, où j’avais trouvé génial l’hippopotame qui danse - c’était une création de Preston Blair, qui avait aussi dessiné la fille de rêve chez Tex Avery, celle qui fait sortir les yeux des orbites du loup. C’était aussi il y a dix ans et j’étais inspiré par certains clips de MTV. Par la suite, quand j’ai vu que la scène de The Tune faisait le plus rire, c’était celle du doigt dans l'œil, j’ai compris que je pouvais me lâcher.
Dans quel sens ?
Dans le sens de Tex Avery ou de Crumb, voire du Peter Jackson qui faisait Les Feebles avec des marionnettes trash.
Le sens des mangas aussi ?
Absolument. L'influence japonaise s’accroît aux Etats Unis. Gunnm, Akira, Ghost in the Shell... Ces réussites prouvent qu’il y a un marché du dessin animé pour adultes. Ils expriment en outre un monde esthétique nouveau, où l’image peut enfin évoluer dans la noirceur, et le sexe dans le surréalisme et la violence.
Et vous trouvez toujours l’inspiration en faisant l'amour ?
Oui. Je crois que c’est chimique. Faire l’amour, c'est comme du LSD ; votre humour s’extériorise, vous vous libérez et votre imagination devient universelle.
Propos recueillis par Philippe Piazzo