Votre personnage, c'est un con ou un salaud ?

Bernard Giraudeau : A mon avis, les deux. C'est un pervers, qui est dans l'abus de pou­voir, dans le «-droit du plus fort » : une idée permanente chez Fassbinder.

Vous ne faites rien pour le rendre aimable.

Surtout pas. C'est d'ailleurs très rare, un personnage où il n'y a pas un éclair de rachat, de sympathie. C'est assez culotté. Moi, je n'ai rien fait pour le racheter, je me suis régalé à ne lui donner aucune chance, je lui ai mis tous les défauts que je pouvais.

Pourquoi ?

C'est facile de justifier la monstruosité : on suggère un traumatisme, une souffrance ancienne, un mal de vivre.., mais il y a des gens qui ne sont pas excusables. Fassbinder en fait d'ailleurs un vrai macho stupide, un gros con, un chieur, un dégueulasse, et il n'y a pas de place pour la tendresse. Il y a juste un moment, dans le film, où j'ai été tenté, et je ne suis pas sûr qu'on ait bien fait. Son jeune amant est en train de le quitter et de partir avec sa valise. Là, il a un regard de perdition, j'ai hésité. Parce que c'est écrit par Fassbinder pour être parfaitement désa­gréable ; ce type est à gifler, à flinguer. Avec lui, on est dans la grande bêtise.

Comment le comprendre ?

Mais il est incompréhensible ! Comme beaucoup de gens, dans la vie, vous ne trou­vez pas ? Malgré toutes les analyses et psy­chanalyses, il reste des gens opaques. Lui, en plus, c'est un personnage de fiction, même si, chez Fassbinder, il est issu d'une réalité sordide, celle de sa jeunesse qui, pour le peu qu'on en sache, a été trouble. Tout ce qu il a vécu est là : la prostitution, l'homosexualité, la soumission... Mais je pense qu'il faut aussi s'amuser de la misère des hommes.

Il y a une grande dérision dans le film.

Oui, celle du réalisateur. Ozon est un per­vers, lui aussi ; avec un grand sourire, distan­ce et légèreté, il vous place dans le monde de la manipulation. Il a fait une comédie sur  nos travers. C'est ce qui me plaît.

Gouttes d'eau... est une pièce de jeunesse que Fassbinder n'a jamais utilisée.

Elle a pas mal de défauts et a été retravaillée pour l'écran. Il y avait beaucoup à faire, mais elle est significative d'une époque et d'une révolte. C'est une pièce provocante.

Outrée ?

La liberté du théâtre et du cinéma est de créer ces personnages, plus grands que nous. La France est pleine de ces petits héros moyens... et qui m'emmerdent. Ici, le ton est appuyé, théâtral, très élaboré. Pour emme­ner le spectateur dans l'immédiat de l'émo­tion, du rire ou de l'agacement. C'est un conte cruel, avec des héros qui agissent dans l'excès ; un film marginal, mais qui peut toucher largement : au-delà de l'hétéro­sexualité ou de l'homosexualité des héros, c'est une parabole sur le couple. Avec un homme qui est une sorte de criminel. Un malfaisant. Le texte de Fassbinder, lui, est volontairement anodin, d'un quotidien désespérant et pitoyable. Mais il y a une sorte de ponctuation qui indique qu'il ren­voie à autre chose. Les mots ne sont que les reflets d'une platitude extérieure, d'une vie médiocre. Avec ces deux extrêmes, pour fac­teur, il y a de grandes variations possibles.

Le plus difficile, pour vous ?

Le risque d'en faire trop et d'être incompris, j'aurais pu jouer ce type odieux sans compo­sition, en disant le texte « à plat ». J'ai préféré aller jusqu'au bout, pour montrer à quel point il manque de sincérité : avec les autres, mais surtout avec lui-même. C'est assez naturel, chez les hommes. Par exemple, le mot qui revient le plus chez les acteurs, c'est « générosité », alors que l'on pense sur­tout : « Comment je vais être le mieux pos­sible dans ce rôle » et « J'enchaîne sur quoi, après ?"

Propos recueillis par Philippe Piazzo