Comment est née l’idée de ce film ?

L’idée est venue de mes nombreuses discussions avec mes producteurs Boris Van Gils et Michaël Goldberg. Nous avions été très amusés par un documentaire de la télévision belge sur une cohorte de jeunes joueurs ivoiriens parachutés dans un club de la Flandre profonde… Ils avaient été bradés en masse par leur agent français dans ce club pour lui éviter la faillite. A eux seuls, ils composaient l’équipe ! Parmi eux, on trouvait des gars comme Yaya Touré qui allait faire quelques années plus tardles beaux jours du FC Barcelone… Le désarroi de ces joueurs nous avait interpellé, ainsi que la personnalité haute en couleur de leur manager. Ce fut le point de départ. Avec l’envie forte de creuser cette relation complexe, parfois tendre, souvent ambigüe entre un agent de joueurs européen et les footballeurs africains qu’il recrute. Dans le même temps, l’idée de projeter un comédien aussi explosif que Poelvoorde au coeur de l’Afrique nous titillait… Le projet est donc né de la conjonction de ces deux envies. Il fallait juste se documenter.

Comment avez vous procédé ?

Boris m’a donné un mémoire de fin d’études consacré à la filière des joueurs africains en Belgique. Dans les remerciements, on citait un certain « Serge Trimpont, agent de joueur ». Je l’ai appelé. Deux semaines plus tard, je le suivais à Abidjan dans le cadre de son boulot de dénicheur detalents. Sa personnalité chaleureuse, sa gouaille typiquement bruxelloise, sa relation paternaliste et bienveillante envers ses joueurs ont fortement influencé l’écriture du film. Une des qualités du film est d’aborder ce sujet sans cette condescendance souvent de mise lorsqu’on parle de l’Afrique… C’est sans doute plus facile pour un cinéaste de fiction que pour un journaliste. Le journaliste doit se réapproprier la réalité observée, l’interpréter et surtout se porter garant de cette interprétation. Ce n’est pas le cas du cinéaste dont le point de vue se dissimule plus habilement derrière la fiction. Ce qui est montré n’est pas nécessairement ce qu’il cautionne… Mais c’est vrai, le politiquement correct est souvent de mise quand on aborde l’Afrique. Il est lié, je pense, au sentiment diffus de culpabilité que nous cultivons comme une dette morale du nanti envers le démuni, ou plus historiquement, du colon envers le colonisé. (...)

La paternité, c’est une thématique récurrente dans votre oeuvre ?

On ne se refait pas… José a loupé sa paternité d’origine il se projette dans une paternité d’emprunt avec Yaya puis Abdou, avant d’accepter sa nouvelle paternité biologique. C’est aussi une histoire d’amour… Pour moi, la relation entre José et Gigi est faite d’un amour sincère. J’ai le sentiment qu’on juge trop vite ces couples mixtes. Bien sûr, le rapport à l’argent existe, et ce sentiment de pouvoir est présent chez l’homme blanc en Afrique. Mais il y a beaucoup d’hommes qui trouvent l’amour à travers cette africanité qui les apaise. Pourquoi pas si ça arrange tout le monde…

Depuis vos débuts, vous cultivez le goût de la tragi-comédie…

J’aime profondément la comédie à l’italienne, tout comme cette culture de l’ironie douce que l’on cultivait au magazine « Strip-Tease » où j’ai débuté. J’aime parler de choses graves avec légèreté. Je voudrais que ce film soit perçu comme une fable.

C’est votre troisième film avec Benoît Poelvoorde…

Et pas le plus facile ! Benoît n’aime pas la chaleur, et là, à Abidjan, on tournait fréquemment sous plus de 40° à l’ombre ! Qui d’autre que lui aurait pu interpréter ce Bruxellois gouailleur et fort en gueule dont Raymond Goethals, le célèbre entraîneur belge de l’Olympique de Marseille est une lointaine inspiration. J’ai retrouvé le cheval fougueux et libre de ses premiers films belges, avec la maturité d’un visage de presque cinquante ans. Un visage qui a vécu, aimé et souffert. Comme José… Si le film a une quelconque grâce, Benoît en est le principal artisan. Marc Zinga, le jeune Ivoirien qui joue Yaya est étonnant… Yaya n’est pas Ivoirien. Il est interprété par un acteur belge d’origine congolaise qui sort du conservatoire de Bruxelles. Je l’ai découvert il y a cinq ans lorsque j’encadrais un film d’étudiant à l’IAD, l’école où j’enseigne. Il n’avait jamais joué au foot auparavant. Il s’est entrainé pendant six mois et puis il s’est immergé avec les footballeurs locaux à Abidjan. Pour lui, ce retour aux sources fut une expérience très forte.

Les autres acteurs ivoiriens sont-ils professionnels ?

Il n’y a quasiment pas de cinéma en Côte d’Ivoire. Les rares acteurs professionnels viennent du théâtre comme Bernard Tao qui joue le père de Yaya. Seule Gigi, interprétée par Tatiana Rojo et résidant en France a déjà tenu des petits rôles au cinéma. En amont, nous avons organisé des castings via la télé ivoirienne et mis sur pied des ateliers de jeu d’où sont sortis beaucoup de petits rôles. Ainsi Bibo, la cheville ouvrière du club et Franck, le chauffeur, sont de pures novices, qui jouent leur propre rôle. On retiendra aussi ce recruteur poltron à l’accent très belge ! Cet accent est l’accent des Flamands qui ne parlent pas toujours très bien le français ! Tom Audenaert est une vedette en Flandre grâce à une série très populaire mais il est très peu connu dans la partie francophone du pays. Poelvoorde a eu un immense plaisir de jouer avec lui.

Dans ce film tout le monde parle français, mais à sa manière…

José a l’accent des Bruxellois pure souche, Tom a celui des Flamands qui parlent le français, le recruteur des Balkans a celui d’un Kosovar qui débarque et les Ivoiriens ont leur français coloré. Le français n’est pour aucun leur langue maternelle. J’aime cette francophonie métissée …