Les Vivants est un film sur un personnage : Sita. Elle est la figure centrale, le point de concentration autour duquel tout gravite : le cœur battant du film. Cette jeune femme est pleine d’énergie, en recherche permanente de réponses à ses questions, et c’est pour cette raison qu’elle se retrouve toujours en équilibre (au risque de souvent chuter) à la frontière de l’ancienne et de la nouvelle Europe. Tandis que son père se protège de la culpabilité familiale en détournant le regard, Sita, au contraire, s’obstine à regarder la réalité en face. Ce n’est que lorsqu’elle aura accepté le passé de son grand-père qu’elle pourra lui pardonner, et que pourra venir un nouveau commencement.
Ma propre famille vient de Transylvanie, en Roumanie. J’ai donc grandi baignée par les thèmes de la patrie perdue, de l’exil, et j’avais déjà approché de différentes manières ces sujets, dans mes films Nordrand (Banlieue Nord, 1999) et Somewhere Else (Autre part, 1997). La Seconde Guerre Mondiale a fait des Saxons de Transylvanie à la fois des bourreaux et des victimes. Mon grand-oncle a ainsi été envoyé dans un camp de prisonniers en Russie, tandis que d’autres membres de ma famille se sont portés volontaires pour rejoindre les S.S., et sont devenus gardiens dans des camps de concentration après avoir été blessés au front.
Néanmoins j’ai voulu lier tout cela au présent, plutôt que de ressasser une culpabilité remontant à tant d’années. Le scénario est nourri de recherches que j’ai menées pendant de nombreuses années ainsi que de voyages dans les lieux visités par Sita, que j’ai effectués pour me rapprocher du sujet. J’ai également passé beaucoup de temps dans les archives de la Résistance Autrichienne à Vienne, au Musée de l’Histoire des Juifs Polonais de Varsovie et dans de nombreuses archives de Berlin et Francfort. L’historien Daniel Jonah Goldhagen ose une comparaison entre le génocide systématique pratiqué par le IIIe Reich et l’élimination de groupes ethniques entiers de nos jours. J’étais motivée par le même type de problématiques au moment de l’écriture des Vivants.
Mon but n’était pas de ruminer des culpabilités, ni de faire des listes comparatives d’actes horribles ; j’ai plutôt voulu poser les questions à un autre niveau : où se situe aujourd’hui notre responsabilité ? Où commence l’atteinte à l’humanité ? Où cela mène-t-il ? Qui sont aujourd’hui les bourreaux, et qui sont les victimes ?
Je n’ai pas essayé de montrer ce qui ne peut l’être. Et en même temps, le thème du regard qu’on porte puis qu’on détourne – l’image interdite – n’était jamais loin. Le portrait du bourreau dans le film, l’officier SS Gerhard Weiss, est une image de très mauvaise qualité, d’une vieille caméra vidéo – une image censurée, hors-champ, on ne voit qu’un gant, un pied de table. J’avais envie de jouer avec ce thème de l’image interdite, de mettre à jour des tabous, mais sans avoir à recourir au " sensationnel ".
Pour moi, faire des films, et plus particulièrement travailler avec des acteurs, c’est quelque chose de très physique. Plus que les belles images, ce sont les visages et les corps qui m’intéressent : m’approcher d’eux. Ils sont au centre du film, ces visages et ces corps qui perdent pied, confus, incapables de comprendre le monde qui les entourent. Des gens déplacés, expulsés, perdus, parmi lesquels, toujours, rayonnent les individus qui aspirent à quelque chose, qui vivent, qui se questionnent et qui vibrent.
Cette énergie, la tension et le relâchement de la tension, est exprimée par les mouvements de caméra et les plans rapprochés des visages dans la ville. Faire que les visages et les corps deviennent leurs propres paysages. L’énergie du film est liée non seulement à une caméra qui vit et respire, mais aussi par le style de montage et la manière dont nous avons travaillé avec la musique.
Sita, sur sa Vespa, en train, en bus ou en avion – ou tout simplement lorsqu’elle court – représente le rythme rapide du présent, tandis que Michael et Gerhard Weiss représentent le passé. En ce sens, Les Vivants peut certainement être aussi considéré comme un road-movie.
Barbara Albert