Le scénario s'appuie sur une réalité historique récente : la désagrégation progressive du bloc de l'Est, la disparition d'un monde clivé. Mais il parle aussi de Soviétiques qu'on fait passer à l'Ouest. L'action se déroule quand exactement ?
Aujourd'hui ; c'est-à-dire au moment où on a tourné, juste après que la RFA ne change de statut.
Je ne saurais vous dire si La Sentinelle fait partie des derniers films sur la guerre froide ou des premiers films sur l'après-guerre-froide, mais je crois que c'est un peu son sujet. Est-on en période de progrès ou d'effondrement ? Est-ce que les idées fausses, mal faites, sont celles des années cinquante, ou soixante, ou quatre-vingt-dix ? Qu'est-ce qui est un progrès possible ? Ce qui se passe en Europe aujourd'hui fait sinistrement penser aux préoccupations d'avant 14-18. Alors, comment avoir devant cette sensation de bégaiement historique une attitude contemporaine ? Ça, c'est la question politique, qui est dans le film. La question que les personnages se posent puisqu'ils font des métiers qui touchent à ça, au pouvoir, aux frontières...
Comment avez-vous bâti l'intrigue de La Sentinelle ? Vous connaissiez déjà ces histoires de Français morts en déportation en URSS, et de fuite des cerveaux ? Vous êtes un familier du Quai d'Orsay ?
Je savais déjà certaines choses et j'ai creusé... Dans L'Archipel du Goulag, Soljénitsyne évoque en une ligne l'existence de Français détenus en URSS... Dès que j'avais le frère de Bleicher, que c'était vrai, que je pouvais m'y identifier, alors je pouvais imaginer l'inverse : un Russe quittant son pays pour d'autres raisons. Etant donné la recherche militaire, j'imaginais bien cette histoire de savoir dangereux qu'on commercialise. Et là, la réalité se fait un plaisir de vous fournir deux mille anecdotes bien plus invraisemblables que ce que j'ai imaginé pour le film. Pour les histoires médicales, ça m'intéresse de toute façon ; si j'ai besoin d'un détail, je creuse un peu, mais bon, la médecine ça m'intéresse.
On avait l'impression que le champ du politique était définitivement ignoré par le cinéma...
D'abord, La Sentinelle est un film de genre. Pendant l'écriture on disait : une chronique d'espionnage. Au départ du projet, il y a cette idée de comparer la médecine et la politique ; un mort et beaucoup de morts ; une cicatrice et une frontière... Ça me semblait assez cinématographique de comparer comme ça une grande chose et une petite chose. La politique, c'est le côté espionnage du film, et la médecine le côté fantastique. Maintenant, je suis obligé de tirer ça, le film de genre à moi. Sans cela, j'aurais peur de faire du " cinéma filmé ", comme on dit. Alors, j'essaie de voir pourquoi j'aime les histoires d'espions ; par exemple, j'ai une admiration sans borne pour John Le Carré. Je crois que l'espionnage m'intéresse parce qu'il s'agit de mettre les dilemmes politiques en termes de fiction. J'aime bien chez ses personnages ce désir éperdu de trahison, et celui non moins fort de fidélité absolue à... ils ne savent pas bien quoi. Comme Mathias ne sait pas au juste à quoi il se sent dévoué. Si je veux retranscrire ce sentiment, le mettre en " œuvre ", le passer à l'épreuve des acteurs, je n'imagine pas de péripéties qui me le permettent. Sauf si je parle directement un peu de politique. Peut-être tout bêtement parce que le cinéma est plus direct que la littérature.
Mais en quoi la politique au cinéma est-elle l'équivalent de l'espionnage en littérature ?
Je prends un exemple très simple : ce qui me grise dans les livres de LeCarré, ce sont ces longs monologues où un personnage explique la manipulation qu'il est en train de monter. On lit et ça donne le vertige, on ne sait plus où est le bien, le mal, à qui sert la manipulation. On a l'impression de toucher du doigt la perversité de la raison d'Etat. Les monologues sont censés être a-cinématographiques... Mais j'ai l'impression que si je filme quelqu'un qui parle de politique, et qu'en l'écoutant, on se dit que c'est très compliqué, que le monde est bizarre, qu'on ne sait plus où est le bien, ni où est le mal, combien de temps dure ce qu'il dit, on a ce même vertige.Voilà, j'ai l'impression que si l'espionnage est un bon moyen de parler de la raison d'Etat, toucher un peu à la politique permet de raconter un peu mieux des histoires d'espionnage au cinéma. J'ai essayé de faire comme ça dans le film des allers et retours entre des films et des livres que j'aime et la vraie vie.
C'est une volonté commune avec quelqu'un comme Eric Rochant, que vous avez rencontré à l'IDHEC et avec qui vous avez déjà travaillé.
J'aime bien raconter une histoire qui soit de la " vraie fiction ". Mais j'aime bien que cette histoire soit un peu accrochée à mon époque. Sinon je n'arriverais pas à parler aux acteurs. J'aime bien aussi que les personnages soient plausibles, vus en plan large, en plan américain, c'est-à-dire qu'on voit ce qu'il y a derrière eux, le pays, l'argent, les meubles, la musique...Essayer de faire des films comme un geste contemporain, c'est vraiment difficile. Pour notre génération, j'ai l'impression que c'est très dur de s'y mettre, de faire que le cinéma, ce ne soit pas de l'embaumement, du chiqué. D'aimer le cinéma sans fétichisme...
Est-ce que La Sentinelle peut se résumer en un choix de vie : entre l'intégrité de Mathias et les mondanités vaines de Jean-Jacques ?
Non, je ne trouve pas. Mathias ne choisit rien, il est dépossédé de lui-même. Ce qui se passe dans le train avec Bleicher, c'est un viol ; Mathias vit sans une partie de lui-même et il est obligé de se dés-éprendre de lui-même...Voilà comment on racontait le film aux acteurs : la métaphore, c'était un sarcome. Mathias c'est quelqu'un qui s'aperçoit qu'il a une tête, comme il s'apercevrait qu'il a un sarcome du bras. Alors bien sûr, du simple fait qu'on lui a dit, qu'il sait que ce bras-là - qui ne le faisait pas spécialement souffrir - est cancéreux, toute sa perception du monde est modifiée.
D'abord, il se dit qu'il va vivre, bien qu'il ait le cancer ; puis il va vivre avec son cancer ; enfin il s'aperçoit qu'on ne peut pas vivre avec ça mais qu'on est obligé de vivre pour ça. Il va vivre pour son sarcome. Il arrivait à Paris pour être content, pour vivre réconcilié. Mais ce que Bleicher vient lui apprendre, c'est qu'il est normal qu'il n'arrive pas à réconcilier les choses parce que le monde lui-même est irréconcilié. Il hérite d'une mémoire qui n'est pas la sienne et il veut la perpétuer, comme quelqu'un de très pieux. Par le fait de faire tâche, d'être une crampe au milieu de son groupe d'amis, il se trouve une fonction sociale. Finalement, il réussit à être heureux, mais d'une manière paradoxale.
Ce faisant il se confronte à toutes sortes de personnages...
La question qui se pose tout le temps pour Mathias, c'est celle de la " comparaison ", ou l'altérité. Par exemple : est-ce qu'on est plus proche parce qu'on est de la même famille, ou justement moins ? Est-ce que c'est mieux de dire que les garçons et les filles sont pareils, ou est-ce plus respectueux de dire que c'est différent ? Et les Russes, est-ce que c'est mieux de dire que c'est pareil que nous ou plus juste de s'interroger sur nos différences ? Est-ce qu'il vaut mieux vivre très séparés ou très proches ? Pauvres et riches séparés ou ensemble ? Et dans un appartement, est-ce que c'est mieux de partager les pièces ou de séparer pour l'intimité ? Et pour la religion, si la mienne est bonne pour moi, pourquoi elle ne serait pas bonne pour toi ? Et inversement ? Est-ce que c'est plus respectueux de regarder en quoi nous sommes pareils ou en quoi nous sommes différents ? Je trouve que c'est une assez bonne question parce qu'elle n'a pas de réponse.Comme Mathias est quelqu'un de très normal à qui il arrive une différence, il se pose tout le temps cette question, qui est comme un motif dans le film.
Mathias devient La Sentinelle qu'était son père...
Effectivement. Ou - à mon avis - comme Bleicher.
Vous vous sentez quand même plus proche de Mathias que des autres personnages ?
Non, chacun ses raisons. D'abord Mathias est loin d'être un saint. Il fait très gaulliste de gauche, positiviste. Si le film se passait au XIXème siècle, on le verrait apprendre à des enfants africains que leurs ancêtres étalent gaulois et il dirait qu'il leur apprend la liberté. Il est assez bizarre avec Simon aussi,et catastrophique avec les filles. Non, je m'identifie pas mal à William et Jean-Jacques aussi, et Bleicher. Varins beaucoup. Et les trois filles bien sûr. Non, sincèrement, pas de préférence.
Mais on suppose que les problèmes politiques qu'évoque le film sont métaphoriques des problèmes relationnels entre les personnages ?
J'essaie plutôt que rien ne soit la métaphore de quelque chose d'autre, qu'il n'y ait pas d'échelle de valeur. J'essaie de coller des bouts d'histoire, qui dessinent un film. C'est telle histoire qui commence, qui enchaîne sur une autre, qui trouve sa résolution avec un autre personnage dans une autre situation. Comme des instruments qui jouent chacun leur tour quelques notes d'une seule mélodie. Alors les tonalités grincent parfois, sont parfois en harmonie. Enfin c'est comme ça que j'aimerais faire.
Comme les personnages des filles, comme l'art lyrique ?
Les filles sont bien, vraiment bien. Mathias ne voit pas sa sœur, il est totalement aveugle, il ne fait rien pour elle ; Claude, il ne comprend rien parce qu'il est ignorant. Nathalie, c'est carrément grave, il ne voit pas que c'est dangereux pour elle. Les filles ont d'autres façons que les garçons pour être morales ; je préfère plutôt leur manière féminine. Le lyrique au départ, c'est l'idée d'un contrepoint à la médecine. Une autre chose qu'on peut faire avec un larynx. Et puis, c'est une autre façon d'exister pour un personnage, sans psychologie, juste d'être là. Une autre vitesse.
Comme dans La Vie des Morts, il est question d'un mort dont la présence - tangible, puisqu'on a confié au héros sa tête, réduite et momifiée à la façon des Jivaros - est si forte qu'elle hante les vivants... le propos vous obsède ?
Je le formulerai différemment. La question dans les deux films, c'est " qu'est-ce que ça coûte de vivre ensemble " ? Ça ne me semble pas du tout innocent. Si nous avons un territoire, l'Europe par exemple, c'est que nous l'avons volée à quelqu'un ou que nous avons empêché un autre d'y vivre. Mais nous avons toujours hâte d'oublier ce qui nous a unis. Et ça engendre une mélancolie, puisque les lieux sont hantés par un peuple qui était là avant. Les deux films ont en commun de parler un peu de cette mélancolie. Mathias, lui, a carrément les bras, les deux épaules, la tête et le reste plongé dans cette mélancolie du " témoin ". Il veut témoigner pour " son mort ", mais il ne sait pas bien la forme que pourrait prendre ce " témoignage ".
Mais on a l'impression qu'il y a un mode de fabrication spécifique aux films d'Arnaud Desplechin...
Ce n'est pas moi qui peux vous dire ça. Je ne me rends pas compte, je n'ai pas tourné assez avec d'autres gens pour comparer. Mais j'aime bien que les choses soient un tout petit peu mal foutues, qu'il y ait un peu de jeu, un peu d'imprévu. En même temps il faut que le film fonctionne, qu'il y ait un suspense, que la mécanique du récit d'espionnage marche. Mais je ne veux pas que ce souci du fonctionnement m'astreigne à faire des choses que je n'aime pas du tout... Comme raconter " des scènes nécessaires " par exemple. Raconter toute l'histoire, comme s'il n'y avait pas des spectateurs mais des consommateurs.
Je préfère raconter les moments justes de l'histoire. J'aime bien l'idée qu'aujourd'hui, on puisse essayer de raconter au cinéma plus rapidement, plus elliptiquement qu'hier. Ça fait pas très malin de dire ça, étant donné la durée du film, mais bon...
Le cinéma ne se porte bien que si on le maltraite. Il est meilleur à chaque fois qu'il se nourrit d'autre chose que de lui-même, quand il y a un peu de vie qui entre. On mélange des choses : des chansons, de la politique, des trucs scientifiques, du théâtre ; on feint de n'avoir aucune considération pour le cinéma, et puis on regarde dans le film le précipité que ça a donné, en espérant qu'il y ait quand même un peu de cinéma dedans... J'essaie de faire des films ouverts...