Plus que jamais grâce à l’ordinateur et à Internet, nous sommes capables d’être les témoins, dans le confort de nos chambres et de nos salons, de scènes tour à tour extrordinaires ou monstrueuses. Les gens sont fascinés par ces petites vidéos, qu’elles soient drôles ou violentes, parce que leur existence se situe en marge de leur propre cadre de vie.

C’est le cas de Robert, le personnage central d’Afterschool. Nous sommes constamment sous observation, ou du moins courons le risque d’une telle surveillance. Les caméras digitales ne sont même plus en option sur les ordinateurs et les téléphones portables, et les caméras de surveillance envahissent l’espace public. Avant l’ère de la technologie digitale, l’oeil de Dieu était une abstraction. Aujourd’hui, une petite caméra, tranquillement dissimulée dans une poche, peut à tout moment filmer n’importe quoi, qui peut à tout moment être partagé avec le reste de la planète.

A travers le personnage de Robert, j’ai cherché à rendre compte de ma propre fascination en me positionnant en observateur et en documentariste. En tant que cinéaste, ma méthode de prédilection est de laisser mes comédiens interpréter les scènes dans leur intégralité, face caméra, en une seule et longue prise. En laissant la séquence prendre corps sur la longueur, de manière quasi organique, j’espère qu’un semblant d’authenticité en ressortira. J’ai ainsi découvert que si l’on attend assez longtemps, on peut avoir la chance d’être le témoin d’un moment fondamental, qu’il soit émouvant ou choquant. Le but ultime est toujours d’approcher le réel au plus près.

Le style visuel

En 2004, j’ai réalisé un court-métrage, Buy it now, qui racontait comment une adolescente mettait sa virginité aux enchères sur eBay. L’idée était un film traitant d’Internet, de la drogue chez les adolescents, de l’incommunicabilité parents/enfants et du prix à payer pour la négligence et l’apathie des parents.

A l’époque, plusieurs films pour ados dans la plus pure tradition MTV sont sortis et racontaient des événements similaires se déroulant dans des cadres similaires. Mais j’ai détesté ces films au montage hystérisant, noyés sous les effets musicaux. La seule chose qui m’intéressait, c’était le jeu des comédiens. J’ai alors décidé de réaliser moi-même un film sur les adolescents, mais en faisant exactement le contraire de ce que j’avais vu dans ces films. Au lieu d’avoir recours à un montage serré et à une bande musicale omniprésente pour restituer la confusion de l’adolescence,  j’ai préféré regarder un adolescent angoissé dans une pièce, deux gamins en train de discuter ou la conversation ininterrompue entre une mère et sa fille. Et ça m’a plu. J’ai beaucoup aimé regarder ces gens.

Pendant le tournage, j’avais pris pour principe de ne jamais accélérer le rythme d’une scène, ni de multiplier les angles de vue. Pour moi, il y a une forme de beauté à ne voir des personnages exister qu’à partir d’un point de vue, d’un cadre uniques. Et j’ai toujours été intéréssé par l’écriture d’un scénario qui permettrait aux comédiens de vivre à l’intérieur de ce scénario. Il faut simplement être capable de trouver l’angle idéal, puis donner aux comédiens le temps et le luxe d’aboutir à une situation de pure authenticité.

On croit toujours que plus la caméra bouge, plus les images sont « sales », plus on est dans le réalisme. On associe souvent cette méthode de filmage au documentaire. Je ne me suis jamais reconnu dans cette méthode. Dans le documentaire, on utilise la caméra à l’épaule pour se donner la liberté de saisir tout ce qui se déroule dans un espace donné, et c’est la forme qui dicte le style. En ce qui me concerne, j’ai toujours considéré qu’un plan fixe est beaucoup plus proche de ma manière de voir le monde.

Les décors

Il n’était pas question de faire un film sur l’école américaine car Afterschool se déroule dans le cadre beaucoup plus restrictif des « prep schools » (établissements d’enseignement supérieur qui préparent à l’entrée aux grandes universités). Je ne peux m’en tenir qu’à ma propre expérience d’étudiant dans une école privée internationale du même genre, mais qui ne fonctionnait pas en internat.

C’était un endroit de forte mixité d’une part pour son côté international, mais aussi parce que de nombreux étudiants, comme moi, y avaient eu accès grâce à une bourse. J’avais remarqué qu’une certaine hypocrisie régnait au sein de l’administration, qui donnait l’impression de traîter certains étudiants différemment selon le statut social de leur famille. Et la plupart des amis que je me suis fait là-bas en sont sortis avec un regard sur la vie empreint d’un grand cynisme. Internet Je ne vais certainement pas mettre sur le dos d’Internet tous les maux de notre société. C’est un reproche que j’adresserais aux gens eux- mêmes. Pour moi, regarder les vidéos virales dont s’abreuvent YouTube et les sites du même genre, ce n’est pas un problème en soi. Certaines de ces vidéos disent d’ailleurs des choses très vraies. En les regardant, on observe avant tout le comportement des autres. Et quand on est un minimum objectif, on comprend vite que la fascination que l’on éprouve vient du fait que, quelque part, c’est soi-même que l’on regarde. Points de vue Le point de vue du film est, techniquement, mon propre point de vue, mais d’une certaine manière, c’est aussi celui de Robert. Un film est un film, il y a toujours quelqu’un derrière la caméra, même quand on ne le voit pas. Quand on regarde une vidéo amateur sur le net, la dernière chose à laquelle on pense, c’est l’identité de celui ou celle qui filme cette bagarre entre filles, ou pourquoi il ou elle n’a pas essayé d’arrêter cette bagarre, à quel moment peuvent-ils bien se dire : ‘Je dois filmer ça’ ?. Ce qui fascine dans ces vidéos, c’est l’action, pas les circonstances.

Dans Afterschool, j’ai délibérément joué avec les points de vue. Quand on voit Robert en train de regarder les jambes de la prof, c’est aussi mon point de vue de réalisateur. Parfois, je décidais de pointer la caméra vers tel ou tel endroit dont je savais qu’ils seraient ceux que Robert regarderait s’il le pouvait.

Angoisses adolescentes

J’ai le sentiment que si je m’étais embarqué sur ce film avec l’idée d’en faire un film existentialiste sur les ados, ça n’aurait pas fonctionné. Cependant, pendant la phase de montage, j’ai compris combien les idées de l’existentialisme, les écrits de Sartre ou « L’Etranger » de Camus, avaient eu de l’influence sur moi. J’ai passé les dix dernières années à faire des courts métrages sur l’adolescence – mon tout premier s’intitulait Puberty –, j’ai donc toujours axé mon écriture sur les émois qui en sont les fondations.

J’aime écrire des histoires dont les personnages sont en mutation, en plein questionnement sur le sens que leur vie doit prendre. C’était d’autant plus intéressant sur Afterschool que j’ai passé l’intégralité de la fabrication de ce film, montage y compris, à essayer de comprendre qui était réellement Robert. Même maintenant que le film est terminé, je ne sais pas si je le comprendrai jamais. Je sais simplement qu’il y a beaucoup de moi en lui, et vice-versa. Robert est en quelque sort un test de Roschasch vivant, il est ouvert à toutes les interprétations.

Je n’ai pas non plus essayé de faire un film sur la mort. Je me dis que si Bergman n’a pas pu en résoudre l’énigme, ce n’est pas moi qui trouverais la réponse dans mon premier film ! Ce qui m’intéressait davantage, c’était de voir comment, en tant qu’être humain, on est armé pour affronter la mort. Pas la mort d’un proche ou d’un parent, mais celle de quelqu’un que l’on connaissait peu ou mal, dont on n’était pas forcément ami. La perte est forcément triste, voire choquante, mais le sentiment est aux limites de l’indéfinissable. On ne sait pas ce que l’on ressent.

Frederick Wiseman

Il y avait eu une rétrospective des films de Wiseman à Paris, j’avais essayé d’en voir l’intégralité. J’aime la multiplicité des personnages dans ses films, et comment, à la fin de n’importe quelle séquence, on a l’impression de les connaître, bien qu’il ne semble jamais trop vouloir s’attarder sur les uns ou les autres. Dans ma vie quotidienne, j’aime observer les liens qui se créent entre les personnes, regarder le fonctionnement des institutions, ceux qui y évoluent et comment ils sont, en quelque sorte, façonnés par ces institutions.

Le film de Frederick Wiseman High School a été très important pour moi pendant que j’écrivais la première version d’Afterschool. D’ailleurs, si le prof d’audio-visuel dans le film s’appelle Wiseman, ce n’est pas pour rien. D’une certaine manière, j’ai l’impression d’avoir tourné Afterschool comme un documentaire.

J’avais beaucoup observé la manière dont les profs parlaient aux élèves dans High School, comment ils les réprimandaient et comment ils instillaient la morale de l’époque et les valeurs de l’école dans les moindres conversations. J’aime particulièrement le fait que le film soit surtout à base de dialogues mais qu’en même temps, on n’ait jamais le sentiment d’une vraie communication. Les adultes parlent sans laisser aux ados le temps de s’exprimer, ces derniers sont obligés de se taire et d’accepter leur punition.

Dans ce film, adultes et adolescents ne se rencontrent jamais vraiment.

Un autre film de Wiseman qui a été crucial pour moi, c’est Near Death. Il s’agit d’un magnifique document sur la manière dont les gens parlent de la mort en général, avec ces expressions familières, ces clichés qui reviennent sans cesse quand on s’exprime sur la mortalité ou sur le sentiment de perte.

Le casting

Nous avons vu beaucoup d’enfants pour Afterschool. Ce n’était que des comédiens professionnels, ce qui, d’une certaine manière, était un plus grand défi encore parce que je ne voulais pas de « jeunes comédiens » dans le sens traditionnel du terme. Je me dois de citer mes deux directeurs de casting, Susan Shopmaker et Randi Glass, qui ont le regard très aiguisé et connaissent de très nombreux comédiens de talent à New York. Etablir le casting d’Afterschool a été une étape de longue haleine, mais pas forcément dure car j’ai souvent vu défiler des jeunes gens très doués. En général, je cherche des comédiens qui, à mes yeux, sont proches des personnages, ou tout du moins, seront capables d’en être proches face caméra. Ezra Miller, le jeune garçon qui interprète Robert, est un acteur professionnel, mais c’était son tout premier film. Pour les adultes que l’on voit, j’avais déjà travaillé avec la plupart d’entre eux auparavant. Les autres, on les a trouvés... comme on a pu.Ce qu’il y a de plus difficile quand on travaille avec de jeunes comédiens, c’est de trouver des parents qui soient assez intelligents pour comprendre que mon but n’était pas d’« exploiter » leurs enfants, au vu de la teneur du scénario. La plupart des parents préfèrent ne pas savoir ce que font leurs enfants en leur absence, mais refuseront qu’il figurent dans un film où l’on se drogue, où l’on a des rapports sexuels et où l’on se masturbe (car il est bien évident que les adolescents ne se masturbent pas).

Antonio Campos