" Le deuxième film de Wajda fut réalisé en collaboration avec le scénariste Jerzy S. Stawiński, qui exerça une influence considérable sur le cinéma polonais de la fin des années cinquante. Stawiński avait été officier dans l'Armée de l'intérieur. L'une de ses missions consista à emmener son unité d'un quartier du sud de Varsovie au centre de la ville, au cours de l'insurrection, en empruntant les égouts, appelés en polonais "canaux". Il décrivit cette mission dans une histoire qui se transforma ensuite en un scénario, celui de Kanal (1957).
C'était, pour Wajda, un matériau idéal où régnaient la menace, le désespoir, la hardiesse, et la peur, tous éléments répondant à sa propre dramaturgie. Le monde souterrain des égouts rappelait L'Enfer de Dante, apportant une conscience symbolique qui servait de contrepoint visuel aux combats en cours à l'extérieur. Ce scénario comportait aussi un thème qui allait continuer d'intéresser le cinéaste : l'épreuve nationale.
Nous étions en 1956 et Wajda obtint facilement l'autorisation de tourner une histoire que le stalinisme avait balayée du revers de sa main de fer. L'époque se prêtait au traitement hardi et honnête de l'insurrection, sujet jusque là ignoré ou condamné.
Kanal est l'histoire d'une unité d'insurgés qui reçoit l'ordre de quitter sa position et de se déplacer dans le réseau des égouts. L'intrigue est divisée en trois histoires concernant trois groupes distincts. Aucun d'entre eux ne parviendra à destination. Deux hommes atteignent une ouverture fermée de barreaux donnant sur la rivière et restent pris au piège, à l'orée d'un superbe paysage. Le deuxième groupe est capturé par les Allemands. Quant au troisième, qui comprend le commandant, il se désintègre en chemin. L'officier parvient à gagner la surface mais, en découvrant qu'il a été trahi par la lâcheté d'un sergent et qu'il a perdu la trace de son unité, il abat le sergent et retourne, seul, dans les égouts.
Cette histoire représentait un défi aux compétences dramatiques d'un cinéaste encore jeune et relativement inexpérimenté. Dans ses notes de préproduction, Wajda écrivit : « Le film doit prendre de l'ampleur en même temps que l'action. C'est ainsi que la première partie (...) doit être filmée dans un style le plus proche possible du documentaire avec de longues prises, des travellings, des plans d'ensemble et sans gros plans. Deuxième partie: les images s'intensifient, la lumière vacillante des flammes, des gros plans, insister sur l'église aux statues carbonisées, les blessés. La descente dantesque aux égouts. Troisième partie: les égouts. La descente et la première partie sont normales, puis, surtout dans les scènes de gros plans, une troublante profondeur de champ (surimpression). Une sortie des égouts très cahotante et un inquiétant plan de situation ».
La tonalité esthétique fut donc établie dès le début, sous la forme d'une progression allant d'un réalisme pur au symbolisme visuel, des détails de la guerre à un jeu avec le destin. Avec cette deuxième œuvre, Wajda faisait la preuve de la profondeur et de l'étendue de son talent.
Si l'on prend en compte les contraintes imposées à une petite industrie cinématographique encore sous-développée et soumise à la domination du pouvoir politique, la réussite de Wajda est remarquable. Le film est d'une grande richesse visuelle, composé avec habileté, incisif et expressif. Sa substance touche des questions très sensibles.
Par les dialogues, la représentation des personnages, le climat de désespoir, de perte et de souffrance, Wajda démontre que l'insurrection apporta surtout la douleur et la mort aux jeunes générations. Mais, par la mise en scène, la présentation du sort des protagonistes, la tonalité romantique de la narration et la nature héroïque des engagements et des gestes, Wajda exprime son admiration et son approbation de cet événement historique.
Kanal ne souleva pas d'emblée l'enthousiasme du public. Doutes et condamnations s'exprimaient dans les rangs de ceux qui, ayant maintenant atteint un âge moyen, avaient bien connu l'insurrection et y avaient survécu. Certaines critiques venaient de gens qui approuvaient l'insurrection mais n'aimaient pas l'approche adoptée par le cinéaste. Rappelons qu'il s'agit delà première expression d'un drame national, qui s'inspirait d'un épisode jusqu'ici déformé ou ignoré.
En règle générale, le public s'attendait à voir la glorification d'un effort sincère bien que désespéré, et la canonisation du patriotisme dans la lumière purificatrice du soleil. Wajda, lui, plongeait ce drame désespéré dans la boue et la fange des égouts. Les patriotes ne tenaient pas à voir l'héroïsme de l'époque immergé dans les égouts. Même parmi les critiques, peu d'entre eux comprirent qu'ils avaient affaire à un film exceptionnel.
Quelques semaines après sa sortie polonaise le 20 avril 1957, Kanal fut présenté à Cannes et y remporta le Prix spécial du jury. Le nom d'Andrzej Wajda apparaissait pour la première fois sur la scène cinématographique internationale..."
Bolesław Michałek, Frank Turaj et Tadeusz Sobolewski .