Aux États-Unis, on dit que vous êtes le parrain du mouvement mumblecore. C’est un mot qu’on entend et qu’on lit de plus en plus sans savoir précisément de quoi il s’agit. Pouvez-vous nous en donner une définition ?
Je suis probablement la pire personne à qui poser cette question. Disons que c’est une étiquette qu’on nous a collée rétroactivement. Ni moi ni les autres réalisateurs n’avions conscience de ça, nous ne disions pas faire partie d’un mouvement mumblecore. À l’origine, c’était une blague faite par mon mixeur, Eric Masunaga, que j’ai trouvée drôle et répétée à un journaliste. Ça a eu une résonance dans le monde entier. Quelle qu’ait été la portée de mes films, la portée du mot en tout cas a été mondiale. Il n’y a pas de réelle définition, c’est une blague, mais ça a été incroyable de constater le pouvoir de ce concept. Je ne sais pas ce qu’il veut dire. Je le lis régulièrement dans les journaux, et j’ai l’impression que récemment il a été utilisé de manière péjorative. Une façon plus sympa d’en parler serait l’idée d’un «back to basics», d’un cinéma de la communication, et aussi d’un rejet, ou du moins une résistance au cinéma «méta», autoréférencé. Très peu des films mumblecore parlent du cinéma en lui-même.
Comment vous est venue l’idée de parler des années 80 et des débuts de l’ère numérique ?
Les ordinateurs étaient déjà très présents dans nos vies quand j’étais enfant. À l’époque décrite par le film, j’étais très jeune mais j’avais déjà cette fascination pour les ordinateurs. Je me souviens du premier ordinateur que nous avons eu, j’avais réussi à faire des choses comme inscrire mon nom cent fois sur l’écran, c’était tellement excitant. Parfois aussi, la machine était pénible, lente, j’avais envie de tout casser. Mais malgré ces limites, c’était tout de même immédiatement fascinant. Dès que les ordinateurs sont arrivés dans nos vies, on a été accros, avant même qu’il y ait de quoi être vraiment accro. J’ai grandi avec ça.
L’image du film fait penser à celle d’une vieille VHS, c’est très eighties. Vous vouliez d’emblée tourner en noir et blanc ?
La caméra date en fait d’avant la VHS. Dès le début, je savais que je voulais tourner avec une petite caméra vidéo. J’ai essayé d’imaginer le film qui ferait sens par rapport à ce choix, l’histoire qu’il faudrait raconter avec ces images-là. Il m’a semblé cohérent d’utiliser une technologie du passé pour parler de ces technologies du passé. De la même manière que cette caméra fonctionne encore aujourd’hui, les thèmes philosophiques du film sont encore pertinents aujourd’hui. On peut obtenir avec elle de magnifiques images, que plus personne n’utilise car ce n’est plus l’époque. Le monde est passé à autre chose mais il y a toujours de la beauté là-dedans.
On a tourné avec un modèle de caméra datant du début des années 70 – la Sony ATC 32-16 qui est sortie originellement en 1969. C’est plus tard dans les années 70 qu’ils ont sortis des caméras couleur de ce genre. Mais les images dont je rêvais étaient celles de caméras noir et blanc. Elles ont une beauté plus particulière, plus étrange et plus fantomatique à mes yeux.
J’ai pensé à un grand photographe américain, William Eggleston qui travaillait avec une caméra Sony noir et blanc et a filmé plein de personnages fascinants et bizarres à Memphis. Et une vingtaine ou une trentaine d’année après, ce travail a été édité sous le titre Stranded In Canton. J’en ai vu quelques extraits qui m’ont fasciné. Peu de gens connaissent cette partie de son œuvre, mais tous ceux qui l’ont vu ont été fascinés. Il a été d’une grande influence sur moi.
Aimez-vous le cinéma américain des années 80 ? Notamment War Games, auquel on pense inévitablement en voyant votre film. Le début du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui se trouve dans les eighties – le personnage de David Lightman dans War Games est une sorte de prototype de Mark Zuckerberg. Est-ce que cela vous a influencé ?
J’étais enfant à l’époque et j’adorais ça, j’adorais War Games. J’ai toujours été un fou de films, et toujours eu envie de faire du cinéma. Certains cinéastes viennent d’un autre monde, ils ont fait autre chose avant de venir au cinéma. Cela leur apporte des perspectives que d’autres n’ont pas, j’ai toujours envié cela. Mais à l’époque, enfant, je n’avais pas conscience qu’il y avait quelque chose au-delà du cinéma commercial hollywoodien. Mais j’adorais tous ces blockbusters : Star Wars évidemment, Star Trek, Rocky, Tron, Conan Le Barbare. Ce sont des films qui ont beaucoup compté pour moi et sont toujours dans un coin de ma tête.
À propos des aspects kubrickiens de votre film : au moment du scénario ou du tournage, avez-vous pensé par exemple à Docteur Folamour ou 2001 ?
2001, forcément, un peu. À un moment, nous avions un échiquier et nous devions disposer les pièces d’une manière ou d’une autre. Ça aurait pu être n’importe quoi, mais j’ai pensé à la partie d’échecs auquel HAL l’ordinateur et l’astronaute jouent dans 2001, que bien sûr tous les nerds d’Internet ont analysé de près.
C’est simplement une petite blague entre nous, je ne m’attends pas à ce que quiconque s’en aperçoive. En tant que «movie nerd», j’aime les films dans lesquels on peut se perdre, sur lequel on peut rédiger une exégèse de quarante pages, analyser chaque plan, chercher des indices. Même si c’est un peu stupide et que ce n’est pas, au fond, ce que recherchent ces films, c’est très amusant. Et j’aime l’idée de faire un film qui puisse vivre de cette manière.
J’ai l’impression qu’il y a assez de choses bizarres dans Computer Chess pour que quelqu’un dans sa cave qui veuille passer du temps à la recherche de détails et d’indices puisse le faire. Dans le film, il y a ce mystère, cet effroi, ce sentiment d’une menace. Mais là où je me distingue en quelque sorte des nerds, c’est que je ne crois pas qu’il y ait une réponse.
Je ne crois pas qu’un film de David Lynch soit simplement une énigme à résoudre – c’est une expérience à savourer. Au contraire de cette école de pensée qui imagine « cracker» le code des films et y trouver quelque chose de supérieur. C’est pour cela que j’aime Brian De Palma : l’une de ses obsessions semble être de faire exploser ce genre d’idées. Il construit un mystère incroyable qui se dégonfle dans les cinq dernières minutes, ce qui fait enrager une partie du public. Mais moi, cela m’amuse et me plaît beaucoup.
Dans le plan avec l’échographie, quand l’un des programmeurs informatiques parle du bébé qu’il a vu sur l’écran, nous l’avons interprété comme une version « lo-fi » du bébé à la fin de 2001, un hommage très amusant.
Inconsciemment, c’est évident que c’est venu de là. Il y a aussi que ma femme était enceinte au moment de l’écriture, donc c’est venu également de là. J’ai passé beaucoup de temps à regarder des échographies et évidemment, pendant le tournage, ça m’est venu à l’esprit : «ah oui, c’est 2001!».
Dans le film, les personnages parlent de la Troisième Guerre Mondiale. Encore War Games ?