La première surprise, c'est de découvrir que vous vous confrontez à un genre, le film policier, en le prenant à bras le corps...
Je pars toujours des personnages. Je passe toute mon énergie et tout mon temps à peindre des personnages et à leur donner le plus de complexité possible pour qu'ils soient vraiment vivants. Ensuite, ce sont eux qui provoquent l'histoire. Et il m'arrive souvent d'être le premier surpris par ce qui se passe !
Pour Les Voleurs, j'avais envie au départ de parler du fonctionnement et des problèmes d'une petite entreprise qui agit dans l'illégalité, évidemment sans porter de jugement de valeur sur le fait qu'elle soit dans l'illégalité. Quand l'idée s'est précisée autour d'un groupe de voleurs de voitures, les personnages que j'essayais de peindre m'ont naturellement porté vers le genre policier.
Vous êtes un passionné de littérature policière ?
Je ne suis pas un grand spécialiste du polar. J'ai lu des livres de Dashiell Hammett, Chandler ou Simenon. Mais les histoires de bandits, c'est bien antérieur au genre polar. Vous prenez l'Ancien Testament... L'histoire d'Abraham par exemple... C'était des bandits... Ils faisaient ce qu'ils pouvaient, exactement comme les gens d'aujourd'hui.
Comment souhaitiez-vous installer toute cette circulation de sentiments entre ces couples de personnages à travers l'intrigue policière ?
Il y a eu plusieurs versions du scénario. Dans la première, le côté polar était devenu trop envahissant et artificiel, il compromettait la fiction. Dans une deuxième version, j'ai décidé de laisser la partie policière à l'arrière plan. Avec Gilles Taurand, nous avons alors privilégié les sentiments, mais ça devenait trop psychologique. Daniel Auteuil n'était plus assez flic et les bandits n'étaient plus assez bandits !
Le fait de ne pas aborder leur «travail» frontalement rendait très abstraite la réalité du milieu des flics et des voyous. Il manquait les éléments du polar, le sens du concret. Il y a donc eu une troisième version qui est la version définitive où, tout en gardant les interférences affectives, on s'est colleté de nouveau le genre polar, en le prenant en effet à bras le corps. Et puis de toute façon, polar ou non, les intrigues et les situations sont toujours les mêmes. Ce sont les personnages qui changent.
Ce qui m'intéressait, c'était de traiter des flics et des voyous, si on peut les appeler comme ça, et de traiter un peu le monde clandestin des affaires qui fonctionne comme une entreprise avec ses problèmes spécifiques de division du travail, de hiérarchie, de pouvoir. Et aussi de montrer le travail ordinaire d'un inspecteur principal dans une cité de la banlieue lyonnaise et les conflits qu'il peut avoir avec lui-même et avec son milieu.
Les personnages de flics sont souvent un peu trop simplistes à l'écran. C'est très bizarre, on a le sentiment que l'auteur se place du point de vue du flic avec une espèce d'idéalisation du personnage du justicier. Ou alors, et d'une façon tout aussi caricaturale, le flic devient le «méchant», la figure du mal, l'ennemi à abattre, celui qui réprime les jeunes et les exclus.
Le film policier exige une investigation minutieuse, une connaissance du terrain où se situe l'action.
Il y a eu un travail considérable de préparation, de recherche, de documentation et des rencontres diverses. Le but était de puiser dans la réalité, on avait besoin d'aller voir de près quel était le style de vie et la manière de «travailler» des gens qui allaient nourrir nos personnages. Avec Gilles Taurand et Michel Alexandre., nous sommes allés à la Duchère, dans cette cité où se trouve le commissariat d'Alex. On a vraiment vu comment ça se passait.
Vous avez choisi une narration polyphonique.
Le récit passe par plusieurs points de vue, par plusieurs voix, plusieurs visages, plusieurs corps, chaque personnage prend le relais. On voulait que le récit avance en évitant le mode un peu convenu du flash back qui est destiné à montrer les causes. On a préféré imbriquer les causes et les conséquences, en étant tantôt dans le passé, tantôt dans le futur par rapport à ce centre qui est la mort d'Ivan. C'est à partir de là que tous les remous, toutes les turbulences vont se créer et atteindre les personnages. Même quelqu'un comme Marie qui est totalement extérieure à la police et au banditisme.
Parlez-nous d'Ivan et Alex, les deux frères ennemis...
Je ne suis pas sûr qu'Alex et Ivan puissent vivre l'un sans l'autre, ils se détestent parce qu'ils se ressemblent trop. Alex a certainement choisi son métier de policier en réaction contre sa propre famille. Refuser cette filiation, c'était peut être son seul moyen de s'affirmer et d'exister. Il y a, je crois, cette part de révolte dans son métier de flic qu'il fait très consciencieusement, mais lorsqu'il est confronté à la délation, à la dénonciation de ses proches, il se révèle plus fragile qu'il le croyait. Il refuse. Alors qu'il conseille à Mireille de choisir la honte plutôt que le chagrin, il ne le fait pas lui-même puisqu'il ne livre pas sa famille à la police.
La lutte contre soi-même, contre l'entourage, contre sa propre famille, avec les questions et les obstacles que l'on rencontre, toutes ces choses là m'intéressent parce qu'elles sont au coeur de l'expérience humaine.
Juliette est peut-être le personnage le plus mystérieux, le plus en détresse dans ses rapports affectifs. C'est elle qui nous éclaire sur les autres personnages.
Oui, je ne l'ai pas pensé en écrivant, mais elle joue peut-être le rôle de révélateur par rapport aux autres personnages. Juliette a des liens très forts avec son frère Jimmy, avec Marie, avec Alex, avec Ivan. Juliette ne sait pas trop où elle en est par rapport à tout ça. A partir de cette dispersion affective et sexuelle, elle n'arrive pas à trouver un équilibre. C'est le personnage dont l'instabilité est la plus manifeste, mais ce n'est pas forcément celle qui s'en tirera le plus mal dans l'histoire. Je ne crois pas que ce soit elle le vrai personnage tragique du film, alors qu'au départ on aurait pu le penser.
Sa relation avec Alex est tourmentée. Plus tard, dans ses enregistrements sur cassettes, Juliette parle de ses rendez-vous clandestins avec Alex, du sexe, elle dit que c'était une forme de suicide.
C'est un personnage sauvage et immature. C'est un volcan. Contrairement à son frère, froid et déterminé, et à Marie avec sa maîtrise apparente, en tout cas au niveau du discours philosophique, Juliette est privée de repères. Plusieurs fois dans le film, elle fait des appels au secours et des simulacres ou des tentatives de suicide.
Elle est prise dans une espèce d'étau entre la respectabilité que veut son frère pour elle et la délinquance qui l'entoure et la tente. De la même manière, elle est divisée entre ce qu'elle cherche avec Alex et ce qu'elle cherche avec Marie. Ce sont deux formes de sentiments et de sensualité complètement opposées. Les relations physiques, que l'on montre dans la scène à l'hôtel avec Alex, et la scène de la baignoire avec Marie, c'est le jour et la nuit.
Avec Jimmy on peut dire que Juliette a une relation quasi incestueuse.
Ils ont un lien très fort puisqu'ils vivent ensemble. C'est un couple. Il la protège, lui paye des études, et il veut coûte que coûte qu'elle fasse partie de la société. C'est une passion chaste puisqu'ils sont frère et soeur mais les passions les plus chastes ne sont pas les moins violentes.
Vous montrez diverses déclinaisons de la fraternité, à travers le conflit entre Ivan et Alex et dans cette gémellité entre Juliette et Jimmy.
Jimmy est capable d'attachements très forts, il a vraiment besoin de s'occuper de quelqu'un, mais à la fin, avec Justin, je lui ai trouvé un remplaçant de sa soeur ; c'est pour cela que j'ai repris le même plan en moto. Jimmy est un arriviste intelligent et courageux qui va sûrement prendre la tête de l'entreprise avec l'accord de Victor, le patriarche. Il est dans une logique de conquête. Il veut s'en sortir coûte que coûte et il est prêt à tout pour ça. Sa force., c'est que ses intérêts et ses sentiments vont dans le même sens.
Marie aussi est un personnage très singulier. Une prof de philo qui cite Péguy, Freud et improvise un cours sur l'argent dans une scène hilarante.
L'intelligence et la culture de Marie ne l'empêchent pas d'éprouver une passion pour Juliette. Dans son cours de philo, elle parle justement de l'agressivité humaine. C'est peut-être son problème, elle n'est peut-être pas suffisamment agressive pour survivre. Et comme elle n'a pas d'ennemis., c'est ce qui arrive à toutes les espèces sans prédateur, elle est guettée par l'autodestruction.
La séquence avec le jeune beur dans la voiture est comique parce qu'ils sont vraiment deux martiens l'un pour l'autre ! C'est les deux bouts de la chaîne sociale, ces deux personnages n'étaient pas vraiment destinés à se rencontrer. Nabil veut établir un contact avec elle mais il est tout aussi démuni et désarmé qu'elle. Ils sont dans des univers de langage complètement incompatibles, et donc, ils finissent par mettre de la musique sur l'autoradio. C'est rigolo au début et puis un peu triste à la fin parce que chacun reste chez soi.
Une agressivité parfois nécessaire à exprimer. Marie dit à son ex-mari, «quand la violence n'arrive pas à sortir dans un couple, c'est la fin des haricots !»
Elle le dit avec humour, mais je crois qu'elle a sans doute beaucoup de mal à faire sortir la violence qu'elle a en elle, contrairement à Juliette qui, elle, d'ailleurs, s'en tire mieux. A la fin du film, lorsque Alex lui donne le conseil de se battre et d'aller à Marseille pour reconquérir Juliette, Marie refuse car elle pense que c'est mieux de lui laisser sa liberté, mais ça va être terrible pour elle.
Il y a une dimension de sacrifice dans le personnage de Marie, dans sa soif d'absolu. C'est une amoureuse qui va jusqu'au bout d'elle-même, elle ne veut pas que ce soit simplement un moment d'égarement, il est exclu pour elle de remplacer Juliette... Mais tout cela est lié aux âges de la vie. Juliette a sûrement plusieurs vies devant elle, contrairement à Marie qui refuse d'entrer dans la prétendue sagesse de son âge.
La fin est heureuse pour Juliette.
Oui, à la fin, il y a une espèce d'innocence du devenir pour les personnages. L'épilogue d'une certaine manière, est un happy end. En fait les deux personnages tragiques ce sont les personnages de Marie et d'Alex, c'est d'ailleurs sûrement, sans qu'ils en aient conscience, ce qui les unit. Jimmy va très bien se débrouiller, il est très armé pour cela, et Justin redevient un enfant. Même Mireille, qui commence le film avec un gros plan le visage en larmes, finit en chantant, amoureuse comme à 20 ans, même si elle retombe sur un gangster ! C'est assez comique, elle s'est tellement plainte d'Ivan... Bien qu'ils fassent le même métier, Ivan et Jimmy sont deux personnages vraiment différents. Chez Ivan, l'infidélité est flagrante et Mireille en a beaucoup souffert. Jimmy, ce n'est pas le genre à être infidèle, il a un côté pur et dur, trop intègre, ce qui peut faire peur, parce que l'intégrité peut donner l'intégrisme. C'est un personnage qui donne froid dans le dos, et en même temps il est émouvant parce qu'il lutte contre la fatalité sociale.
Si on aborde la fin et sa «non morale», on échappe au genre du film policier et à sa devise, «le crime ne paie pas».
A la fin, la vie continue, elle reprend le dessus, forcément. Je ne juge pas mes personnages. Jimmy et Juliette viennent vraiment de la cité. Ils pourraient être des personnages de La Haine, mais au lieu d'être enfermés dans l'exclusion et l'agressivité, ils arrivent à s'en sortir. Jimmy est animé par un désir de vaincre et de gagner. Victor n'est pas fou, il a le sens des affaires, même s'il est un peu retiré dans son chalet à la montagne, il continue à régner et à superviser. Je crois qu'il mesure son intérêt à faire confiance à Jimmy et aux idées nouvelles qu'il va apporter.
Quelles étaient vos volontés de mise en scène pour avoir à la fois cette circulation des sentiments et ce rythme, cette tension tout au long du film ?
La mise en scène découle des personnages, en espérant qu'au bout du compte, le film révélera certaines choses sur les passions humaines. La littérature policière et le genre du film noir me sont relativement étrangers, parce que c'est plus le coeur humain que l'action spectaculaire qui m'intéresse !
Tous les personnages du film ne valent que pour eux-mêmes, je ne veux surtout pas idéaliser, ni démontrer, ni ramener à des catégories bien pensantes, sinon je n'aurais pas pris des bandits, ou j'aurais été du côté des flics et contre les bandits, ou vice versa. J'essaie le plus possible de mettre en avant la singularité de chacun, leur part de vérité et d'aveuglement. Qu'est-ce qui peut intéresser un cinéaste sinon la diversité de l'expérience humaine ?
Les scènes «d'amour» sont très contrastées. Le rapport «bestial» entre Daniel Auteuil et Laurence Côte dans l'hôtel au début du film, contraste totalement avec la tendresse et la sensualité de la scène de la baignoire avec Catherine Deneuve et Laurence Côte.
Dans la scène d'hôtel, je n'ai pas eu peur d'être cru et obscène. Les êtres humains ne sont pas des animaux, donc il y a toujours le fameux problème de se rhabiller après le sexe. Ça m'intéressait de le montrer de la façon la plus directe, en étant animé d'un souci de vérité. Ça obéit vraiment à une nécessité, et non pas à un goût de la provocation.
J'essaie toujours de transmettre une expérience avec tout son poids de vécu. En fait, l'attitude d'Alex, c'est du machisme ordinaire très banal. C'est assez comique et puis à la fin de la scène quand il dit qu'il n'a jamais été jeune, ça devient autre chose... On passe de la dérision à la compassion...
Vous vous amusez à glisser vers le comique en plein lyrisme comme lorsque Alex se moque de la situation, «les deux rivaux plaqués qui vont à l'opéra... franchement je trouve ça nul !» dit Alex.
Je tiens beaucoup à la dimension comique du film, mais j'espère que ce n'est pas au détriment des personnages. J'ai essayé d'être simplement le plus juste possible par rapport aux sentiments qui étaient en jeu à ce moment là.
A l'opéra, dans La Flûte Enchantée, le héros Tamino pose cette question qui est la thématique même de toute votre oeuvre: «l'amour existe-t-il ?».
C'est une question inévitable, comme dans les siècles précédents, on se posait la question : «Est-ce que Dieu existe ?» C'est une question que tout le monde se pose dans sa vie. L'amour, c'est le désir d'être meilleur que l'homme lui-même. Ce n'est pas une vertu. C'est le seul moyen de vivre quand on se demande un peu, comme tout cinéaste : comment va le monde ? et qu'on essaie d'en donner des nouvelles...
Qu'aviez-vous envie d'approcher d'inédit avec Catherine Deneuve et Daniel Auteuil ?
Tout ce que je voulais, c'était les retrouver parce qu'on gardait un bon souvenir de notre aventure précédente avec Ma saison préférée. Mon seul souci était d'écrire des personnages nouveaux. J'ai imaginé ces deux personnages comme un musicien peut imaginer une partition à partir d'instruments, en sachant que ces personnages étaient pour Catherine et Daniel, alors que pour les autres, je ne savais pas quels instruments allaient les interpréter.
Comment avez-vous trouvé Julien Rivière ?... Parlez-nous du personnage de l'enfant...
J'avais vu Julien Rivière dans un court-métrage et je me suis tout de suite fixé sur lui. L'enfant c'est l'avenir de cette histoire. L'enfant est petit, les montagnes sont grandes, et le monde des adultes inaccessible pour lui. Quand il apprend la mort de son père, il la refuse, il l'écarté avec une apparente froideur. Il veut se faire plus grand et plus fort qu'il n'est pour être à la hauteur de la situation. Et puis, bien sûr, il finit par craquer à la fête foraine.
Comment envisage-t-il le monde des adultes ? A-t-il le désir d'y entrer ? Quelle y sera sa place ? Va-t-il construire ou détruire ? Toutes ces questions qui le travaillent et que j'ai voulu montrer ne l'empêchent pas, après l'épreuve de la mort du père, de retrouver à la fin du film, son âme d'enfant...
Entretien réalisé par Gaillac-Morgue (dossier de presse, 1996)