C'est une tradition qui devient un rite de passage incontournable du Festival : la lecture de scénarios. Des acteurs viennent lire, et parfois même « interpréter », devant le public, le texte d'un film prochainement mis en production.
Pourtant, cette étape de la fabrication d'un film peut s'avérer ingrate. Forcément. Rien de ce qui peut faire l'exception du résultat final n'est encore là : ni la lumière, ni le corps des acteurs, ni les voix et les sons, ni les mouvements ou l'immobilité de la caméra, bref tout ce qui est le cinéma en tant que tel, rien n'existe encore. Au spectateur d'imaginer. Chacun son film. Comme il s'agit, ici, d'oeuvres de débutants, aucun repère ne permet de réellement inscrire le futur film dans un axe stylistique ou un autre.
De Elie Wajeman, qui s'apprête à réaliser ainsi son premier-long métrage, Alyah, on sait tout de même deux ou trois choses à UniversCiné, notamment parce que son amitié et sa collaboration avec Mia Hansen-Løve (Tout est pardonné, Le Père de mes enfants) ont produit un petit film en marge des circuits, Platonov : la nuit est belle... que l'on peut donc voir ici même. Sur Universciné. La vod, c'est pas si mal, non ?
Rien ne relie par ailleurs Alyah et cet exercice de théâtre filmé (entièrement dans un jardin), à usage non commercial sinon personnel, où il s'agissait de garder trace, cinématographique, d'un travail de troupe, amis-acteurs du même Conservatoire. Mais, laissons vagabonder notre imagination, il y a, peut-être, une certaine impétuosité commune qui préside à la destinée des deux projets. Le scénario d'Alyah, très tendu, et beau dans la sécheresse des ellipses, devient un support fort pertinent à ce type de fougue cinématographique. Une impression renforcée par la lecture, à Angers, de l'acteur Pio Marmaï, pressenti pour interpréter l'un des rôles principaux.
Pio Marmaï ? On résume : découvert au cinéma dans Didine de Vincent Dietschy (un petit rôle de beau gosse emballant Julie Ferrier : le film est sur Universciné, oui, oui), puis plus que remarqué (César du meilleur espoir masculin) dans Le Premier jour du reste de ta vie de Rémi Bezançon (le film est sur... Ah, non, pas celui-là !) et enfin confirmé comme premier rôle dans D'Amour et d'eau fraîche d'Isabelle Czajka, aux côtés d'Anaïs Demoustiers (et... oui ! Le film est tout juste disponible sur votre site préféré !).
Et Alyah, alors ? Sous ce titre provisoire qui signifie une élévation spirituelle et désigne concrètement le choix d'une émigration volontaire vers Israël, se cache l'histoire d'Alex, 25 ans qui traine avec son copain Mathias et qui, depuis la mort de sa mère, vient en aide régulièrement à son frère, Isaac, criblé de dettes, en se faisant petit dealer d'occasion. Lorsqu'il apprend, par son cousin Nathan, qu'il peut le rejoindre et investir dans un projet de restaurant en Israël, Alex voit l'occasion de partir construire une nouvelle vie. Mais l'amour qui le lie à Jeanne, comme le lien profond qui l'attache à son frère, rendent le départ délicat. D'autant que son frère, aux abois, entre dans une spirale infernale que seul Alex pourrait, peut-être, ralentir ou stopper. Alex ne peut lui refuser son aide et doit, pour lui, gagner de l'argent encore plus vite...
Avec sa structure classique de film noir (la dette, la fidélité et la trahison, l'espoir de tout changer...), le scénario d'Alyah est une quête d'identité, sur fond de traditions juives, qui s'appuie sur la perspective réelle d'émigrer dans un pays où se mêlent fantasme et mythologie tout autant que guerre et extrême droite. Des reflexions à ce contexte sont finement glissées dans le dialogue qui laissent percevoir les paradoxes et les tentations des personnages. Le lointain contexte politique, et vaguement religieux, sans être dominant, ancre ainsi très bien les personnages dans leurs racines et dans le cadre qui les détermine.
Devant le public, avec à ses côtés le réalisateur-scénariste du film, Pio Marmaï s'emploie à faire vivre ces deux frères, et leur rivalité. Et le scénario est là pour rappeler, au détour d'un dialogue ou d'une situation, que ce qui intrigue et émeut, aussi, dans le parcours d'Alex, c'est son rapport à la loi. Celle des hommes, celle de Dieu... et la sienne propre, qu'il s'invente.
Si Alex peut se conduire comme s'il n'avait que faire de la loi traditionnelle des hommes, ou de celle de sa religion, il s'impose une loi personnelle, plus rigoureuse qu'aucune autre, et qui serait une loi d' « honnête homme ». Honnête, quels que soient ses actes, même impurs, comme soutenir son frère quoi qu'il lui en coûte, et n'aimer Jeanne que lorsqu'il aura accompli quelque chose dont il soit fier et qui le rende digne d'aimer. Le contraste entre le trafic de drogue et la « pureté » de ses motivations est un conflit fort.
Lorsque la lecture s'achève, dans le sillage d'Isaac, le frère « perdu », et celui d' Alex, le frère qui veut s'en sortir (sans trahir ?), apparaissent de nouveaux horizons. Il n'est pas interdit d'avoir, auparavant, eu la sensation de traverser un univers à la Dostoievski d'où surgissaient des visages aperçus, il y a longtemps, à Little Odessa.
Philippe Piazzo