Boris Ryzhy fut voyou et poète, amoureux et père. Marié à 17 ans, mort à 26. Le film que lui a consacré Aliona Van Der Horst parcourt les rues du quartier misérable où il finit de grandir, fils de géophysicien au milieu des chômeurs, tiraillé entre la littérature et la bagarre, la grâce et la laideur, qu'il définissait comme une beauté trop grande pour être accueillie par l'âme.
Glanant çà et là de vieilles images en HI-8 et des reportages télé, des photographies et des récits, la cinéaste dresse le portrait d'un gamin à la générosité sans borne qui ne comprenait pas qu'un chauffeur vînt chercher son père tous les matins entre ces immeubles décatis où l'on peinait à trouver du pain. Ses anciens amis, n'était un poète, sont d'anciens taulards. C'est à peine si la soeur de Ryzhy, qui accompagne la cinéaste ose frapper chez l'un d'entre eux qui, dit-elle, "a purgé sa peine pour meurtre, alors que normalement on n'arrive pas au bout." Puis elle se signe et l'on vient ouvrir.
Au coeur de la misère la plus noire, Aliona Van Der Horst convoque les cuivres de Beirut, la guitare de Neil Young et les mots de Ryzhy et tente de comprendre ce que peut bien trouver un poète dans la neige crasseuse des squares. De jolies fleurs et d'étoiles, point chez lui. A la place, des histoires de mauvais garçons, morts au baston ou ailleurs, au coeur des années 90 où la mafia a remplacé le Parti, faisant de ses copains des "gardes du corps" et de ses copines des prostituées.
Aliona Van Der Horst, depuis venue vivre aux Pays-Bas, est retournée en Russie sept ans après la mort de Ryzhy et se cogne au réel à son tour, " dans une Russie, dit-elle, qui n'a pas tellement changé." Avec ce documentaire, elle signe un film-poème, noir comme les cheveux teints du fils de Ryzhy, indifférent à ses vers, mais lumineux comme le regard de sa veuve, qui semble n'en vouloir à personne.
Pierre Crézé