"C'est l’histoire d’un homme heureux, jeune, en bonne santé, menuisier de son état, commence par préciser Agnès Varda. Il a un travail qui lui plaît, une femme dont il est amoureux, deux beaux enfants. De plus, il possède un sens profond de la nature qui contribue à son bonheur. Par hasard (un coup de téléphone), il rencontre une postière pour laquelle il éprouve des sentiments analogues à ceux que lui inspire sa femme.
L’aventure débute simplement, sans trace de ces équivoques mensongères qui accompagnent habituellement les adultères. Il lui dit qu’il aime sa femme. Et plus tard, dans un moment, on ne peut pas dire d’inconscience... plutôt de relâchement, d’abandon, il fait part à sa femme de ce bonheur imprévu "qui lui tombe dessus". Bien sûr, elle, son épouse, et les enfants passent d’abord ; et si elle veut qu’il rènonce à sa "sa liaison", il obéira. Mais ce serait dommage... Ne pourrait-elle l’aimer assez pour accepter de "l’aimer autant" ? Et sa femme lui dit que oui et le lui prouve. Il s’endort. A son réveil, sa femme a disparu. Elle s’est noyée dans la rivière.A ce propos, ajoute Agnès Varda, je suis frappée de voir, à quel point les journaux qui ont parié de mon film ont mis l’accent sur ce suicide comme s'il était évident. Dans l’esprit de François, mon héros, il n’est pas évident"
Maurice Rheims - Pour moi, comme pour ceux avec qui j’ai vu le film, il ne peut s’agir que d'une évidence : il a parlé, elle s’est tuée.
Agnès Varda- Parce que vous avez tous ce sentiment de culpabilité si généralisé. J’ai raconté qu’elle avait l’habitude de cueillir des fleurs au bord de la rivière. Mon film marque ce dê-tail à plusieurs reprises.
J’ai oublié... ou plutôt non, maintenant je me souviens de ces détails. Les ai-je enfouis par "culpabilité inconsciente" ? En tout cas, je ne suis pas le seul. Pour la majorité des spectateurs, comme pour mol, le suicide ne fait pas de doute.
Evidemment ! Les gens ne retiennent que ce qui les arrange. Dès que mon héro doit retrouver la postière, le public se sent coupable... complice d’adultère, si vous voulez. Adultère..., je déteste ce mot, mais la notion existe.
Enfin nous y voilà ! Quand dans Le Bonheur, François accepte la mort de sa femme comme une marque du destin, son attitude nous choque. Et je ne parle pas seulement de nous, les bourgeois. J’irai revoir votre film dans une salle de banlieue et je suis sûr de sentir mes sentiments partagés. Notre société, qu’elle soit capitaliste ou prolétarienne, a, en effet, l’habitude de vivre avec un sens profond de culpabilité. Il nous vient de la Bible, de la morale, pas seulement chrétienne, mais de la morale usuelle. Et vous nous présentez un petit menuisier de L’Hay-les-Roses qui pousse sa femme à la mort...Non, non, il ne la pousse pas
Admettons qu’il ait agi sans aucun sens des responsabilités.
Il n’a que vingt-deux ans.
Un garçon de vingt-deux ans ne dit pas à une femme qu’il aime et qui l’aime, qu’il en aime une autre, et de la même façon. Je ne dis pas que cela soit impossible, je veux dire que cela me semble... pour le moins insolite. Si je tiens à mon bonheur et à celui de ceux -qui m'entourent, j’aurai tendance à me taire. S’agirait-il d’une réaction bourgeoise ? Comment expliquer son absence chez votre héros de vingt-deux ans qui rêve à haute voix comme un enfant de huit ans ?
Je ne dis pas qu’il n’éprouve aucune culpabilité. Il est malheureux, bien sûr, il a perdu la femme qu’il aimait. Mais être malheureux m’empêche pas d’être amoureux. Il sait que sa nouvelle femme élèvera les enfants. Cela le rassure. Il englobe son malheur dans une nouvelle façon de vivre. Ce qui ne l’empêche pas de penser : "En aimant mieux, j’aurais peut-être pu empêcher ce qui est arrivé."
Tiens, tiens ! En insistant, je vais réusir à lui coller un léger sentiment de culpabilité, à ce petit.
Soyons sérieux. Pour bien comprendre l’attitude de François, il faut remonter au tout début. Mes personnages baignent dans l’amour de la nature, sentiment auquel ils doivent une espèce de force, d’élan vital. Mon héros agit avec... boulimie, si vous voulez. Il est comme un gourmet à qui on offre un second et succulent dessert après qu’il a fini le premier. Il ne se privera d’une nouvelle friandise que si on le lui demande. François a "eu sa part" de femme, mais il trouve, dans la postière une sorte de supplément de cadeau dont la consommation le rend parfaitement heureux. Son goût , de vivre lui confère une profonde innocence, celle d’avant, le fruit défendu.
C’est un personnage païen.
Oui païen, panthéiste libre. Aucun rapport entre son ou ses amours et l'adultère que commet un quadragénaire marié en quête de fruits verts. François ne trompe personne, il n’a pas besoin de la postière, il ne souffre d’aucune privation, il accepte simplement tous les bonheurs qui lui tombent dessus. C’est un homme simple et ses plaisirs lui ressemblent : la famille, la tendresse, la nature, la nourriture, et, noyant le tout, le don d’inspirer et d’éprouver l'amour. Mais c’est une maladie du siècle de mépriser les plaisirs simples..
A la décharge devotre héros, nous pourrions dire qu’il ne connaît pas sa femme.
Si !
Alors, nous n'en sortons pas. S’il ’ la connaît, en lui avouant son bonheur, l l'assassine bel et bien.
Il n’a que vingt-deux ans...
Il me semble qu'à vingt-deux ans... Enfin, voilà un garçon qui aime profondément deux femmes de la même façon (le fait est rare, ' d'habitude les êtres humains cherchent, quelque complément), qui Additionne deux bonheurs semblables... Décidément plus je réfléchis à votre François, plus je le tiens pour un assassin. Oh ! Un charmant assassin ! D’ailleurs traite-t-on d’assassins ces gens qui épinglent de jolis papillons ou qui forcent jusqu’à la mort les biches et les cerfs qu’ils ont protégés auparavant ? Ceux-là tuent aussi pour le bonheur. Votre François, il est comme moi, il préfère la postière. Certes, il ne l’aime pas beaucoup plus que son épouse. En bourgeois spéculateur, j'évaluerais la différence à 5 %. Mais 5 %, c’est important pour qui tient au bonheur. Ainsi, il se débarrasse de l’ètre qui ne lui donne que 95 % de bonheur en faveur de la rivale qui lui en donne ' 100 %. Dans la perspective du bonheur à tout prix, il a raison. Mais ne me parlez pas de son "innocence"! Aprés quinza ans de traitement psychanalytique, tout être normal, ou même un don Juan de presse du coeur, aurait un frisson en passant devant chaque pièce d'eau qu'elle soit au Bois de Boulogne ou à Saint-Cucufa.
Une fois seulement.
Si cette version m'est contée sius la forme d’une "mythologie" je l'admets. L’héroïne meurt adolescente et heureuse, comme les-héros du Parnasse. Elle s'éloigne, franchit les rives du Céthé, pour, ne pas faire obstacle, au bonheur de ce jeune dieu. Mais en réalité, je crois que les psychiatres me donneraient raison si je soutenais que l’acte de François c'est l'acte manqué. Il est. Il s'est débarrassé de sa femme. Sans doute en garde-t-il un bon souvenir.
Non, beaucoup plus., François est marqué par son bonheur conjugal. Le souvenir de sa femme ne le quitteras pas. C’est la même chose lorsqu’il parle de son père qu’il aimait : « Je ne pense pas tellement à lui, dit-il, mais il est là. Je l'aime, ça continue." Les morts sont avec nous. Vous êtes aussi les morts. Personnellement, la mort ne me révolte pas mais elle est sans cesse présente. Alain Resnais par exemple l'a "sentie" dès qu’il à entendu la musique de Mozart. Jacques Rivette l'a "vue" quand la postière est apparue. Il n'a pas été étonné du tout de la fin de l’épouse ni de son remplacement par la postière qui guidera la famille vers la mort future...
Il me semble que vos films font la part belle aux femmes. Elles fournissent le contingent d’êtres majeurs, d’êtres humains complets. Je ne vois, dans Le Bonheur, que deux personnages pleinement adultes. D’abord la postière, elle accepte sa situation avec lucidité et courage. Ensuite la mère de la morte dont vous avez tracé, en quelques images, un des plus beaux tableaux du cinéma contemporain.
C’est peut-être parce qu'il est plus facile de se montrer adulte dans le malheur que dans le bonheur.
Mais vous reconnaissez que comparés à vos héroïnes, vos héros ne « font pas tout à fait le poids » ?
Absolument pas ! Je montre des hommes qui donnent au lieu de prendre. Dans Le Bonheur, François donne. Il dispose d’assez de joie pour deux, pour trois.
Votre mari, Jacques Demy, aime-t-il vos films ?
Oui, beaucoup, mais nous ne faisons pas le même genre de cinéma. Pour Jacques, le côté « spectacle » domine, moi je fais un cinema de conscience et de lucidité. Jacques souhaite que les gens quittent la salle heureux, après avoir vu un de ses film. Moi... je ne sais pas. Après Le Bonheur, beaucoup d’hommes se sentaient heureux, beaucoup de femmes pleuraient.
Il y a chez vous un grand goût pour l’ambiguité dans la recherche du bonheur. Vous êtes-vous jamais fait psychanalyser ?
Je m’analyse mot-même, avec mes films. Six mois après leur sortie, je fais mon petit bilan, je retrouve mes anciens problèmes. Que gagnerais-je à les confesser ? Et puis, moi, la morale et la psychologie m’intéressent assez peu.
Une dernière question : votre film est interdit aux moins de dix-huit ans. Etes-vous d’accord ?Je n’ai pas à être d’accord ou pas. Mon film évoque des notions qu'on ne peut comprendre que si l'on est un petit peu adulte (est-ce à dire que je me considère comme une adulte et que je raconte l’histoire de gens qui le sont un peu moins que moi.)