" Comme si le film n’était pas un vrai film, j’avais du mal à imaginer des vrais acteurs.
Je voyais le film abstrait, avec des personnages représentés, pas joués (un peu comme dans La Pointe courte).
Ou alors, je voyais le film comme un film d’amateur (« home movie »), fait avec les proches comme ils sont, dans les lieux où ils sont.
Pendant que nous montions, Mur murs, Sabine Mamou et moi, je parlais déjà de Documenteur. Assise près de la table de montage, j’essayais à voix haute une phrase du texte de cette « femme-là », ou je décrivais une image.
Sabine écoutait, tout en travaillant, je sentais qu’elle souhaitait que j’en revienne aux murals. Plus tard, à Noël, elle m’a offert un petit cahier d’écolier. Elle y avait recopié à la main les phrases, les bouts de phrases, tout ce que j’essayais à voix haute depuis des mois… quand je parlais « out of the blue » comme on dit là-bas.
Ce cahier de devoirs a été la base de mon travail sur Documenteur et Sabine en a été la première témoin et complice.
Plus tard, elle est devenue une possible Emilie. Je m’habituais à son regard intelligent et grave, à son sourire lumineux, à sa réserve.
Sans le réaliser, je lui confiais le rôle. De plus, elle était de la maison, Mathieu la connaissait bien et lui, il était naturellement prêt à être Martin.
Je ne me souviens pas lui avoir « officiellement » demandé de jouer Emilie.
Je savais qu’elle était née en Tunisie et qu’elle avait rêvé d’Hollywood et de Burt Lancaster.
Elle voulait faire des films, comme moi.
Elle est montée à Paris et devenue monteuse.
Je lui ai demandé de venir travailler sur Mur murs à Los Angeles et la voilà « faisant l’actrice » !
Quel chemin… des oliviers de Nabeul à Olivood (le bois des oliviers !) Eh Eh !"
Agnès Varda (1981)