Quel est le point de départ de Au bout du conte ?
J.-P. B. : On est parti de la conclusion classique des contes : “Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants...” Vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants, ça nous paraissait aller un peu vite en besogne : il y a toute la vie à faire... Et dans la réalité, une fois que tu as rencontré ton prince ou ta princesse charmant(e), il se passe quoi ? Il se passe quoi une fois le livre refermé... ?
On voulait une sorte de variation sur le couple tel qu’il est ou tel qu’il devient, et sur l’amour en général.
A. J. : Avec Jean-Pierre, on travaille toujours de la même façon, on prend un thème et on creuse : on a voulu réfléchir à la croyance, à partir du conte. On s’est amusé à traiter toutes les formes de foi et de croyances : la rumeur, les superstitions, ce qui reste des contes de fées dans la tête des gens, malgré eux. Il semble qu’on ne puisse pas faire autrement que de croire en quelque chose.
On voulait parler de la nécessité ET de l’absurdité de la croyance. Et l’amour, au fond, c’est la crédulité la mieux partagée, c’est le conte de fées que chacun ou presque peut vivre au quotidien. Alors, on a imaginé des personnages qui avaient des référents empruntés au conte : on a ainsi écrit très vite l’histoire de Sandro et Laura avec cette idée que Cendrillon, cette fois-ci, était un homme. Et puis les personnages se sont multipliés.
J.-P. B. : Sans systématiser : tel personnage appartient à un conte, tel autre pas. C’est plus composite, et plus aléatoire. Les personnages de conte nous intéressaient quand ils nous paraissaient exister dans la vraie vie : le roi ultra-possessif peut être un père capitaine d’industrie dont les soubresauts du capitalisme ébranleront le règne ; la sorcière, c’est une femme qui refuse sa vieillesse, etc.
Mais vous, vous êtes crédules... ? Ou superstitieux ?
A. J. : Non, on est rationalistes, foncièrement, mais il m’arrive d’être superstitieuse tout en sachant que c’est complètement ridicule...
J.-P. B. : Archi rationaliste... Mais le doute, la superstition, ils se glissent partout. L’histoire de la voyante, je l’ai vécue, je peux la raconter tellement c’est ridicule. Quand j’avais 14 ou 15 ans, un type, pas une voyante, une espèce de crétin me propose de me faire mon thème astral. J’accepte. Il me dit : j’ai même la date de ta mort. Tout de suite, j’ai trouvé ça con, même à 15 ans, mais je m’en suis souvenu...
A. J. : Mais ne dis pas la date, s’il te plait, tu vas me refaire flipper.
Y a-t-il d’autres éléments personnels ?
A. J. : Bien sûr, on observe autour de nous, nos proches, nos amis...
J.-P. B. : Nos parents, nos sœurs, nos frères, nos voisins. C’est une discussion permanente entre nous, ça nous passionne. Tu sais ce qu’untel dit, etc. Des petites histoires qui sont presque des films.
Se reconnaissent-ils ?
A.J et J.-P. B. : Jamais.
A. J. : J’ai tout de même préféré prévenir l’amie qui avait en partie inspiré mon personnage. Quant à la scène où Jean-Pierre ne veut pas dire bonsoir aux enfants, on l’a vécue.
J.-P. B. : Oui, je trouvais ça artificiel ce clicheton qui dit qu’il faut aller dire bonsoir aux enfants parce qu’on l’a vu dans des feuilletons débiles. Cette espèce de rituel arbitraire. J’ai un rejet de certains rituels, je ne sais pas pourquoi. Quand mon personnage dit : “Y a pas de ciel du tout”, je trouve ça bien comme principe d’éducation. Je suis pour un peu d’athéisme.
A. J. : On ne peut pas dire aux enfants que la vie est injuste et que si ça se trouve, leur père va mourir demain. Enfin si, on peut, mais ça pose la question de ce qu’on veut leur transmettre. Je pense qu’on peut dire la vérité tout en rassurant un peu. Et ce n’est pas seulement vrai pour les enfants, les adultes aussi ont besoin d’être rassurés... Il n’y a qu’à voir le succès des films hollywoodiens et du happy end.
C’est la première fois que vous mettez en scène des enfants...
A. J. : Tant qu’on voyait ça de loin, on n’arrivait pas à écrire sur les enfants, on ne se sentait pas assez concernés, ni aptes. Mais on a vieilli, on en a côtoyé des enfants, il fallait donc qu’il y en ait dans nos films, cela nous paraissait logique. On voulait aussi aborder la défaillance des parents, notamment à travers le personnage de Pierre.
Peut-on dire que le monde d’aujourd’hui, où les inégalités se creusent énormément, appelle le conte, comme un mensonge apaisant ?
A. J. : Oui, on peut le dire. Les publicités à la télévision, les émissions ou les journaux people ce sont des contes. On essaye de nous faire croire que la vie des riches est un conte de fées. Et il y a aussi le loto, où l’on peut gagner des millions d’un coup, et ces émissions où l’on refait en un coup de baguette magique le look ou l’appartement des gens et où l’on rend riche et célèbre un inconnu.
Par ailleurs, les contes traduisent la peur des adultes et nous vivons une époque particulièrement anxiogène et culpabilisante, la crise et la fin du monde sont omniprésents. A chaque fois que tu allumes la TV ou la radio, tu entends que la Bourse va s’écrouler, que la planète va exploser, et que c’est de ta faute en plus... Du coup, on croit à tout et n’importe quoi. On est bien obligé de se raccrocher à quelque chose quand on pense qu’on va mourir dans la seconde suivante.
Le prince charmant, c’est un autre mythe qui perdure ?
A. J. : Oui, les schémas véhiculés par les contes marquent aussi très profondément les relations amoureuses. Moi, par exemple, j’ai attendu mon prince inconsciemment mais très profondément. Dans ce film j’avais envie de dire aux jeunes filles, en fait de dire à la jeune fille que j’étais : "N’attendez pas votre prince charmant, il y a d’autres modèles, d’autres façons d’être heureuse." Tout ce qu’on nous assène sur la nécessité de la fidélité, le divorce comme un échec, est faux. Il n’y a pas une façon unique de s’aimer, il y en a des milliers.
J.-P. B. : Le valeureux chevalier, ce n’est pas mieux. Chacun son fardeau.
A. J. : Mais en général, le mec, il n’est pas là, il fume des clopes avec ses copains. Certes, il s’ennuie un peu mais il est libre, il bouge, il voyage... Alors que la princesse, elle est passive. C’est lui qui a le pouvoir, et qui arrive à la fin sur son beau cheval blanc pour embrasser la fille.
J.-P. B. : C’est vrai, c’est comme Pénélope qui attend et Ulysse...
A. J. : Est-ce vraiment le rêve de toutes les filles de trouver leur prince charmant et d’avoir des enfants ou est-ce un rêve inculqué par des milliers d’années d’éducation ? Ce n’est pas facile de se débarrasser de ces faux rêves, d’autant qu’ils sont insidieux, comme à chaque fois qu’il y a de l’inconscient collectif en jeu.
Comment s’est élaboré le scénario ?
A. J. : L’une des inspirations d’Au bout du conte est Into the woods de Stephen Sondheim - un compositeur dont Resnais est fan et qu’il m’avait fait découvrir. C’est une comédie musicale merveilleuse, où plusieurs personnages de contes se croisent dans un bois.
J.-P. B. : L’apport de chacun d’entre nous est plus indémêlable qu’avant. Au début de notre travail, Agnès s’intéressait davantage à la structure et moi aux dialogues...
A. J. : Jean-Pierre est toujours particulièrement brillant quant aux dialogues.
Agnès, sentez-vous une évolution dans votre rapport à la mise en scène ?
A. J. : Oui, de la préparation du film au mixage, j’ai ressenti une créativité et une liberté comme jamais auparavant. Depuis que je fais de la mise en scène, je vois qu’on peut dire beaucoup de choses sans paroles. Je me suis ainsi amusée avec des séquences qui reposent principalement sur la musique, comme, par exemple, la rencontre entre Sandro et Laura. La musique a pris une place que, jusque-là, seuls les mots tenaient. Le thème même du film demandait d’inventer une forme et ça a été un vrai travail d’équipe.
Chaque jour, François Emmanuelli, le chef déco, Mathieu Vaillant, le premier assistant, Nathalie Raoul, la chef costumière et Lubomir Bakchev le chef opérateur, etc, arrivaient avec une idée nouvelle et on en discutait tous ensemble. Chacun essayait de comprendre ce que j’avais dans la tête (même moi, parfois), et on construisait ensemble le film.
C’est la première fois que vous travailliez avec le chef opérateur Lubomir Bakchev. Pourquoi ce choix ?
A. J. : Je connaissais son travail avec Julie Delpy et Abdellatif Kechiche et je l’ai rencontré ensuite lors d’un voyage au Brésil. Lubomir est solide et calme, il ne panique jamais, il est très dans la débrouille, ce qui était d’autant plus précieux que c’était le premier film pour lequel je n’avais pas les moyens que demandait le scénario.
Cette contrainte économique, nous l’avons prise comme quelque chose de créatif, m’obligeant à imaginer d’autres manières de faire. Lubomir a notamment inventé un système de grue pour filmer Didier Sandre qui voit Laura s’envoler dans les airs. J’ai, de plus, été élevée cinématographiquement en partie par les films russes que projetait le cinéma Cosmos (maintenant l’Arlequin) que j’allais voir avec mon frère. J’ai adoré la plupart de ces films et comme Lubomir vient de Bulgarie, il les connaissait tous. Nous avions les mêmes références.
Au bout du conte laisse une sensation de mouvement fluide, de ronde qui nous balade d’un personnage à l’autre.
A. J. : En effet il y a beaucoup de zooms, de mouvements de caméra, Lubomir est un roi de la caméra à l’épaule. Dans mes précédents films, je me méfiais des effets un peu voyants, mais je me suis débarrassée de certaines certitudes et de son côté, Lubomir n’est pas dogmatique dans son approche. Je me suis aussi beaucoup amusée avec le son : on l’amplifiait pour être dans l’angoisse d’un personnage, on a enlevé les bruits d’ambiance quand le loup apparaît dans la forêt pour ne plus entendre que sa voix à lui...
Le genre du film lui-même favorisait cette envie d’expérimentation et d’amusement...
A. J. : Oui, je n’étais plus dans la contrainte réaliste, le souci d’être raccord. C’était rigolo de jouer avec les archétypes sans que ce soit trop voyant. J’avais envie qu’il y ait plein de références aux contes, plus ou moins cachées, jusque dans la figuration, les enseignes des cafés, les noms des personnages. Il doit y en avoir plus d’une centaine...
Vous aviez des références ?
A. J. : Oui, disons qu’on a revu un certain nombre de films où il y avait une part de fantastique ou de merveilleux. Et les grands classiques : Cendrillon , Peau d'âne, La Belle et la bête , etc, mais aussi Quand passent les cigognes, certains Tarkovski.
Vous avez aussi changé en tant que comédienne. Votre jeu est plus souple, votre présence plus émouvante...
A. J. : Merci, ça me fait plaisir. Peut-être que mon travail en tant que chanteuse m’a aidée à lâcher beaucoup de peurs...
Pourquoi vos films sont-ils toujours des films de troupe ?
A. J. : Au départ, cette envie est partie de notre expérience du théâtre, où on n’avait pas envie que des acteurs s’ennuient des heures dans les coulisses avant de dire leur réplique. Et c’est devenu comme une seconde nature : maintenant, quand on écrit des histoires, on n’arrive pas à faire autrement que d’écrire plein de personnages.
J.-P. B. : Oui, c’est comme dans la vie. On n’est pas deux dans la vie ! Et puis nous aimons les acteurs, nous aimerions en faire tourner le plus possible. Et nous aimons les acteurs de théâtre car ils savent ce qu’est le travail.
A. J. : J’aime aussi avoir des visages peu connus au cinéma. Je trouve que cela sert mieux l’histoire. Et si cela permet de les faire connaître, il n’y a que des avantages
Comment avez-vous choisi Agathe Bonitzer pour jouer Laura ?
A. J. : Je l’avais vue et aimée dans La Belle personne de Christophe Honoré et dans Une bouteille à la mer de Thierry Binisti au moment où je faisais les essais. Elle a une beauté très intemporelle, et une classe naturelle.
Je voulais que Laura ait la morgue et la supériorité de sa classe sociale. C’est une princesse aussi en ce sens là. Et aussi parce qu’elle a la certitude de sa jeunesse, elle n’est pas tolérante vis-à-vis de l’infidélité, de la complexité du couple et de l’amour. Et pour cause, elle ne les connaît pas ! Laura se croit au dessus des dangers, comme le Petit chaperon rouge qui n’a pas peur de s’enfoncer dans la forêt.
Et le choix d’Arthur Dupont ?
A. J. : Je l’avais trouvé très juste dans Bus Palladium de Christopher Thompson mais au début, je voyais Sandro plus frêle et moins beau que lui. Heureusement, Brigitte Moidon, ma directrice de casting, m’a encouragée à le voir et aux essais, il n’y avait plus de doutes : c’était lui.
Et le choix de Nina Meurisse et Clément Roussier ?
A. J. : Jean-Pierre m’avait conseillé Nina Meurisse bien en amont du casting. On l’avait vue dans Complices de Frédéric Mermoud. Elle était merveilleuse et les essais ont confirmé notre choix.
J.-P. B. : C’est une actrice qui fait tout passer par un regard, elle a une présence formidable.
A. J. : Oui, quant à Clément Roussier, je ne l’avais vu nulle part, c’était vraiment une idée de casting. J’adore sa voix et son côté décalé. Tous ces jeunes acteurs, je me suis rendu compte plus tard qu’ils faisaient tous autre chose à côté de leur métier de comédien : de la musique, des études. Ça se voit, ce sont des gens habités.
Et Didier Sandre pour jouer le père de Laura ?
A. J. : Je ne voyais personne d’autre que lui. Il m’évoque la classe et la prestance royale de Jean Marais dans Peau d'âne et dans La Belle et la bête. J’avais joué une pièce de Tchekhov avec lui il y a vingt ans à Nanterre mais depuis, on s’était peu croisé. J’ai une passion indéfectible pour ces acteurs que j’ai connus quand j’étais jeune actrice et qui me faisaient rêver. Pareil avec Dominique Valadié. Elle a un univers à elle, tellement particulier. Elle est drôle et juste à la fois. Elle est de l’école des Anne Alvaro ou Christine Murillo. Elle habite et éclaire n’importe quel texte.
J.-P. B. : Elle faisait partie des acteurs dont on s’était toujours promis qu’on leur écrirait quelque chose.
A. J. : Quant à Valérie Crouzet, je l’ai vue au théâtre dans un Shakespeare mis en scène par Dan Jemmett. J’aime sa nature, elle aussi était épatante aux essais. Elle comprenait tout le texte, et le sous texte sans presque qu’on n’ait besoin de rien lui dire.
J.-P. B. : On n’a fait que deux prises, elle s’est dit que c’était mort. Alors que c’était deux prises et au revoir parce que c’était parfait. Elle ne tombe pas dans l’image d’Epinal de la petite femme soumise qui attend avec ses enfants de retrouver un mari et un père.
A. J. : Et Laurent Poitrenaux qui joue mon ex, j’aime beaucoup son charme décalé et son humour.
J.-P. B. : Oui, il est très singulier, comme tous les acteurs de ce film, d’ailleurs.
Et Benjamin Biolay en loup des temps modernes ?
A. J. : Pour moi, il ne peut pas y avoir plus loup que lui. On a tourné ensemble dans L'art de la fugue de Brice Cauvin, c’est là que j’ai vu que c’était un acteur et qu’il avait cette séduction trouble. Il ose le féminin et la douceur, tout en affichant l’assurance que tu vas tomber dans son piège. Il a une manière de planter ses yeux dans les tiens, un vrai prédateur.
Il y a aussi la marâtre, incarnée par Béatrice Rosen, qui vieillit d’un coup à certains moments...
A. J. : C’est du maquillage, archi compliqué à faire. Le travail d’un excellent prothésiste maquilleur : Pierre-Olivier Persin. C’était compliqué car sur certains plans, je voulais qu’elle ait ce masque qui la vieillit, de manière subtile, et sur les autres qu’elle ait son âge. Ça me fait cet effet, les femmes refaites. Sous un angle, elles font très jeunes, et sous l’autre, tu as un mouvement de recul car il y a le petit détail bizarre qui fait peur... J’ai aussi demandé à Béatrice de se tenir droite et figée comme si elle venait de se faire opérer, que ça lui faisait encore un peu mal et que la peau menaçait de craquer d’un instant à l’autre.
Et la musique ?
A. J. : Elle a été composée par Fernando Fiszbein, compositeur que je connais bien car il est aussi directeur musical de mon groupe Le Quintet Oficial. Je ne voulais pas qu’on se moque de la musique contemporaine mais qu’on comprenne qu’elle heurte Laura.
Mes références étaient la musique de Cendrillon - les musiques des premiers Disney étaient incroyablement belles et riches - et toujours Stephen Sondheim. Mis à part Gounod - Il était un roi de Thulé - au générique de début, Gluck que je chante avec Canto Allegre, Gil Scott-Heron et Purcell sur la balade amoureuse et la fin, tout le reste a été composé par Fernando, y compris la musique dans la boîte de nuit. Je trouvais intéressant de rester au maximum dans une couleur, la sienne, intemporelle. C’était passionnant de travailler avec lui. A la fin du film, l’épilogue n’est pas celui d’un conte traditionnel : " Ils vécurent heureux et se trompèrent beaucoup... "
J.-P. B. : Oui, la vie n’est pas un conte de fées mais ce n’est pas grave ! L’idéalisme est proche du poujadisme. Tu fous tout le monde dans le même sac parce qu’effectivement, personne n’est capable de faire qu’il fasse beau toute l’année, que ce soit rose partout. Croire aux contes de fées, c’est une manière de ne pas croire en la politique. Le progrès, c’est de tous petits pas, de tous petits miracles.
Propos recueillis par Claire Vassé