L'attente était démesurée. Un cinéaste devenu « culte » à force de tourner parcimonieusement (4 films seulement depuis 1975 : La Ballade sauvage, Les Moissons du ciel, La Ligne rouge et Le Nouveau monde) et un film annoncé pour Cannes 2010, devenu vrai serpent de mer, et réapparaisant à l'édition 2011. Chacun avait eu le temps de rêver et d'imaginer son propre film, « forcément » un chef-d'oeuvre. Et Terrence Malick aussi, probablement, qui a poussé le perfectionnisme comme jamais. D'où une impression démesurée dans un sens comme dans l'autre : boursouflure new-age insupportable versus oeuvre sublime.

Précaution : pour entrer pleinement dans cet univers, savoir qu'il y a dans Tree of life un parti pris de l'auteur, pas très à la mode, et incontournable, celui de la transcendance. Tout y est hissé au niveau du spirituel et du désir d'accéder au divin. De façon immédiate (et donc, possiblement irritante) : musique « céleste », images qui revoient à l'imagerie des « débuts du monde », un Eden rêvé par l'humain (plage, forêts... ). 
 
Et, de façon détournée, travaillée, pratiquement sculptée dans le celluloid, et passionnante, un divin qui se construit par échos purement cinématographiques : avec les rayons de lumière, les sons, les correspondances d'images : arbres immenses et feuillus/tours d'acier aux branches faites de fenêtres de verre... Un pont américain prend soudain une force inattendue, mythologique : parce que le cinéaste a multiplié les flashes de courtes séquences où l'on partage la sensibilité écorchée d'enfants qui n'arrivent pas à trouver la source de vie, dans l'amour de leur père ? 
 
L'assemblage fou de Terrence Malick (philosophe de formation et "invisible" de profession, en Salinger du cinéma) ressemble à une ambitieuse (présomptueuse ?) tour de Babel de sons et d'images qui sont, pour la plupart, toutes à couper le souffle de beauté (grâce des visages par le cadre, la lumière, le mouvement d'un plan et les enchaînements du montage...). 
 
Un film monde, et monstrueux, aux dialogues rares, pour ceux que transportent un cinéma en prise directe avec la sensation confuse du rêve et l'exaltation de l'amour. Car Tree of life relève d'une démarche mystique. Il n'est d'ailleurs question que de foi dans la puissance du cinéma ici, pas de récit ou de construction d'un propos, sinon, celui de questionner qui nous sommes et le monde dans lequel nous grandissons, vieillissons et mourons.
Il n'est donc question que de Mystère dans Tree of life. Et le film se construit ainsi sur des pans entiers de la vie d'une famille, dans les années 50, dont de nombreux éléments nous resteront inaccessibles.En parallèle à ce microcosme familial, qui naît, croît, meurt et se transforme... un autre microcosme (pourtant gigantesque à notre échelle humaine), celui du cosmos qui entoure notre planète, avec ses mystères naturels (volcans, fleuves, ciels...). Au-delà : là, où notre esprit limité ne peut aller, et qui se figure un Père, une puissance Divine, un flux de Vie. Avec ses plans de planètes, d'éclipse et de rappels à la géologie et préhistoire de notre « histoire », Tree of life n'est pas sans évoquer par moments le 2001 de Kubrick. Une sensation irrévocable d'être « ailleurs », dans une zone où l'esprit vagabonde peu, et encore moins le cinéma : quelque part entre la sensation primitive, le souvenir (inconscient intime et collectif) et le rêve d'entendre la musique qui émane des espaces où tournent les planètes. Un film saturnien ? 
« N'importe quoi », ont signifié les premiers sifflets et huées qui sont montés des sièges cannois.
Mais des Tree of life, des séances de cinéma qui vous entraînent dans une zone complètement inconnue, dans un parcours à la fois expérimental et référencé, est-ce qu'il y en a tant en une année, et même en une décennie ?
Au risque de détester le voyage, est-il vraiment bien raisonnable de manquer Tree of life quand on aime le cinéma ?
Philippe Piazzo