D’où est venue l’idée du film ?

D’une sorte de choc. Alors que je finissais de lire La Folie Almayer de Conrad, j’ai vu Tabou de Murnau. L’avant-dernier chapitre du roman décrit l’ultime rencontre entre le père et la fille, dans la jungle : ce chapitre m’a bouleversée. Cette scène n’a rien à voir avec Tabou, pourtant.

C’est sans doute la beauté et la simplicité du film de Murnau, son espèce de paradis troublé par un prédateur qui ont résonné avec Conrad. C’était il y a un peu plus de trois ans. Et finalement, je n’ai pas du tout traité la scène avec le père comme Conrad. Dans le livre, c’est un moment de rédemption par héroïsme quand Almayer finit par conduire les jeunes amants vers la « liberté ».J’ai banalisé cette conduite vers la plage, Almayer ne devient pas un héros.

Comment s’est déroulé le travail d’écriture ?

J’ai continué à écrire quasiment jusqu’au début du tournage. Au départ, je ne savais vraiment pas comment m’y prendre. Nicole Brenez m’a conseillée de prendre les moments que j’aimais. Ce n’est pas toujours une bonne idée, mais ça m’a permis de commencer. La Folie Almayer est le premier roman de Conrad, tous ses thèmes sont déjà là – la faute, la perte, la rédemption, l’autre. Des thèmes chrétiens qui sont très loin de moi. Sauf celui de l’autre, mais à la manière de Levinas.

J’ai d’abord écrit une scène qui n’existe pas dans le roman, où Almayer et Lingard poursuivent Nina enfant. On peut penser à La Nuit du chasseur, mais je crois que c’est venu d’ailleurs.

Mon grand-père orthodoxe et autoritaire vivait chez nous. Mon père, en bon fils, a vécu toutes ces années dans le respect de son père et du rituel juif. Quand mon grand-père est mort, la première chose que mon père a faite c’est de s’emparer de sa fille et de la jeter dans une école publique. Mais c’était pour lui un signe de sa propre émancipation, moi là-dedans je ne comptais pas.

C’est peut-être venu de là. On ne sait pas et au fond, ça n’a pas d’importance. Aucune. Tout à coup, j’ai vu cette poursuite. C’est la première scène que j’ai vue et j’ai su que je tenais un film.

Qui est moins une poursuite qu’une sorte de marche folle d’Almayer, vociférant.

Oui, il vocifère, par impuissance, par malheur, douleur. Tout le monde est un peu victime dans le film. La mère, le père, la fille, même Daïn, chacun est victime de ses préjugés ou de son impuissance. Je crois que Nina s’en sortira, sans doute en payant très cher sa fuite, mais elle réussira parce qu’elle est sans illusions.

Le film donne plus d’importance à Nina que le roman.

Oui. C’est elle le héros sans doute. Mais pas à la manière de Conrad. Les femmes n’avaient pas vraiment d’importance chez lui, sauf à de rares moments.

Et puis tout a commencé par la chasse à la petite fille. Et la mère et le père qui sombrent. Il n’y avait pas le personnage du Chinois chez Conrad, pas comme ça. Il n’y avait pas de ville non plus, tout ce qu’on a tourné à Phnom Penh. Enfin, on ne sait pas que c’est Phnom Penh, ça pourrait être n’importe quelle ville asiatique.

C’est en allant repérer que le désir de filmer la ville est venu, que sont apparus le Chinois et l’importance donnée à la sortie du pensionnat, toute cette errance où Nina réalise qu’il n’y a pas de place pour elle. Nulle part. On le voit quand elle marche. Alors elle arrive au port sans savoir quoi faire, et le jeune capitaine chinois décide pour elle, en quelque sorte.

Sinon elle serait peut-être restée là, comme Adjani aux Barbades, à la fin du film de Truffaut, L’Histoire d’Adèle H.

La présence de Stanislas Merhar établit un lien fort avec La Captive. La mélancolie de Simon est décuplée chez Almayer, il y a une radicalisation du sentiment de perte. Est-ce que La Folie Almayer ne redit pas l’étrange relation des amants de La Captive, avec le couple père-fille, et dans un contexte géo-historique qui en étend les significations ?

La Captive, pour moi, est un film sur la rencontre entre deux névroses. Ariane sait nourrir la névrose de Simon, et vice versa. Deleuze disait de l’Albertine de Proust que c’est un être de fuite, Simon permet à Ariane d’être ainsi. C’est compliqué…

Simon et Ariane, tout comme le père et la fille de La Folie Almayer, sont effectivement deux facettes de ce que je pourrais être. C’est-à-dire être dans la perte, la mélancolie, ou pire que la mélancolie, quand il ne reste plus rien de soi…

Ce que Nina raconte sur le bateau du retour vers la maison de son père, c’est ce que je pourrais raconter de mon lycée, où j’étais une outcast, une petite juive dans un établissement de la grande bourgeoisie belge.

Sur ma première rédaction, le prof de français a écrit : style populaire. Ils ont convoqué ma mère parce que, quand je parlais aux professeurs, je les regardais dans les yeux. À l’époque, il fallait baisser la tête."