Comment définiriez-vous le sujet du film Le Jour de la grenouille ?

C’est un film qui parle de la mémoire et du lien. Du lien familial, du lien généalogique ou historique, du lien entre les êtres. Que devient ce lien ? Que nous reste-t-il en mémoire de nos vies ? C’est ce parcours qui me passionne. Comprendre ce qui fait naître, parfois contre toute attente, une histoire d’amour, en suivre le cheminement. Qu’elle en est la pré-histoire ? Comment se dessine ce lien en nous, comment il nous construit ? J’ai approché ces questions au travers d’un récit qui confronte la vie réelle, inscrite dans le quotidien, et la vie cachée, celle qui nous nourrit, que l’on garde en nous, qui nous lie et nous relie aux autres.

Comment est venue l’idée de ce film ?

J’avais envie de raconter une histoire d’amour comme un accident, quelque chose qui n’aurait pu arriver normalement. Fouiller le lien, souvent tortueux, de cette histoire d’amour. Et puis j’ai lu La Gradiva de Jensen. Il y a dans ce texte l’idée d’un lien qui vient de loin justement, fabriqué bien en amont, dans le passé, dans l’enfance des personnages. Il y a aussi l’archéologie dans cette nouvelle, le site de Pompéi : ce décor de vie suspendue correspond à l’intériorité du héros. C’est quelque chose qui m’a beaucoup marquée, et inspirée pour la construction des personnages d’Anna et Peter.

L’idée de faire de vos personnages des archéologues était donc à l’origine du projet ?

Complètement. L’archéologie, c’est l’étude des restes du passé. C’est comprendre comment les choses se sont passées, comment la vie s’est déroulée. Les personnages d’Anna et Peter sont composés de strates et l’on découvre peu à peu ce qui fait leur complexité. Anna est en deuil, elle vient de perdre sa mère, elle étudie et scrute encore et encore ce qu’elle a en commun avec elle. Elle décortique toujours tout, chaque événement de sa vie. Sa profession d’archéologue y est pour quelque chose, mais c’est aussi son mode de fonctionnement intime. Elle analyse, elle cherche à rétablir le sens des actions, le pourquoi des choses. Anna a besoin de traces pour s’éloigner du tangible et comprendre ce qui l’entoure, dans son travail comme dans sa vie.

Pouvez-vous expliquer ce choix très singulier de narration ?

Fragmentation et continuité, j’ai tenté d’utiliser ces deux extrêmes pour créer un rythme et une correspondance avec les sensations d’Anna, avec les fragments de souvenirs et d’émotions qui l’habitent bien que son corps semble sans vie. Anna dans le coma « repense » en quelque sorte son passé. Je n’ai pas envisagé ce film comme un objet intellectuel mais comme un objet de plaisir, avec des rythmes différents ; cette fragmentation, cette continuité racontent et font parties de l’histoire elle-même.

Pourquoi Anna tombe t-elle dans le coma ?

J’ai beaucoup travaillé sur le coma, lu, rencontré d’anciens malades comme des soignants, de l’infirmière au neurochirurgien. On sait que beaucoup de personnes se réveillent avec des souvenirs de leur passage dans cette vie parallèle, avec en mémoire des discussions qu’ils ont parfaitement suivies, de vrais souvenirs de leur coma. Certains y ont même appris des choses embarrassantes ! Je voulais le traiter comme une seconde chance en ce qui concerne Anna. Ce qu’elle y revit, la fait grandir, elle accepte de construire pour elle-même. Ce passage entre la vie et la mort a tout d’un chemin d’initiation. Absente à la vie, Anna est en pleine métamorphose.

Quels rôles ont la musique tzigane et la magie dans le film ?

Ils font circuler l’invisible, ce sont d’autres univers mentaux qui me passionnent. Les Tziganes, parce qu’il y a la notion d’histoire qui commence dans leur mélodie, ils nous amènent ailleurs, dans un monde à la fois très présent, vivant, et toujours emprunt d’une certaine nostalgie. La magie parce qu’elle s’adresse à l’enfant qui est en nous, elle rouvre les portes de la découverte, du songe. Les personnages du film Le Jour de la grenouille sont tous un brin décalés, pas complètement intégrés dans la vie dite actuelle, la problématique du rendement, de l’argent, du toujours plus... Ils tentent tous de toucher à leur vérité profonde, ils la cherchent ; ils sont seuls, mais ils l’acceptent. Cette vie de troupe dans cette auberge leur va très bien. Comme dit Anna « On n’a rien à se vendre ».

Expliquez-nous le titre du film, c’est quoi Le Jour de la grenouille ?

C’est une histoire de métamorphose. Celle d’Anna mais aussi celle de Peter. Anna et Peter sont en apesanteur dans leurs mondes solitaires, comme ces têtards qui les fascinent. Ils se laissent porter par les événements, mais gardent bien ancré au fond d’eux-mêmes leur idée d’indépendance. Le chemin qu’ils vont devoir faire pour accepter cet amour qui les surprend l’un comme l’autre est considérable. Le jour où Anna se sent prête à revenir, à reprendre le court de sa vie, la petite grenouille de Tchan est là, qui la veille ; la transformation a eu lieu, souterraine.